La crise au Brésil en cinq questions

La grève de vendredi était portée par les grands syndicats et les mouvements de gauche qui s’opposent aux réformes du système de pension et des « lois travail » proposées par le gouvernement brésilien.
Photo: Nelson Almeida Agence France-Presse La grève de vendredi était portée par les grands syndicats et les mouvements de gauche qui s’opposent aux réformes du système de pension et des « lois travail » proposées par le gouvernement brésilien.

Le Brésil a été secoué vendredi dernier par la grève générale la plus importante des deux dernières décennies. Le géant d’Amérique latine peine à se sortir d’une profonde crise économique et les réformes du président Michel Temer, qui assure la présidence du pays depuis la destitution de Dilma Rousseff l’année dernière, ne passent pas. Explications de Françoise Montambeault, professeure de science politique et membre du CERIUM.

Qu’est-ce qui génère autant d’insatisfaction ?

La grève de vendredi était portée par les grands syndicats et les mouvements de gauche qui s’opposent aux réformes du système de pension et des « lois travail » proposées par le gouvernement brésilien.

Elle est aussi le reflet de l’insatisfaction assez généralisée des Brésiliens à l’endroit de Michel Temer, président désigné depuis août dernier. Selon un récent sondage, 92 % des Brésiliens estiment que le pays va dans la mauvaise direction et Temer n’obtient qu’un maigre 4 % d’appui dans la population, un taux inégalé.

Pourquoi Temer est-il si impopulaire ?

C’est la conséquence d’une crise économique sans précédent et de mesures d’austérité impopulaires, notamment les réformes dénoncées vendredi dernier. C’est aussi le ressac de la manière dont Temer a accédé à la présidence en 2016, après la destitution contestée de Dilma Rousseff et sur fond d’accusations de corruption.

La grève de vendredi n’était pas la première mobilisation contre le gouvernement de Temer, mais elle marque un changement important. Elle a mobilisé des secteurs de la population qui ne l’étaient pas jusque-là. Certains y voient un renouveau potentiel pour la gauche, qui s’est divisée ces dernières années, et qui pourrait trouver une façon de se reconstituer en opposition cohérente à Temer d’ici aux présidentielles de 2018.

L’économie est en crise. Quelle est la situation ?

Le Brésil vit sa plus grosse récession depuis la fin des années 1980. Le PIB a diminué de 3,8 % en 2015 et de 3,6 % en 2016. Son économie reste très dépendante des exportations de matières premières, dont les prix ont radicalement chuté sur les marchés internationaux. La crise politique qui secoue le pays depuis 2013 a aggravé la situation : l’insécurité règne chez les investisseurs étrangers.

Bien que Temer eût prévu une embellie lors de sa prise de pouvoir, l’absence de reprise économique a forcé son gouvernement à diminuer les prévisions de croissance pour 2017, les faisant passer de 1 % à 0,5 %. Le FMI est encore plus pessimiste, envisageant une croissance presque nulle cette année, et très faible en 2018.

Quelles sont les réformes que Temer met en avant ?

Il propose en priorité une austérité budgétaire sévère, notamment par l’imposition d’un plafond des dépenses publiques sur 20 ans, et par une réforme du système de pensions et des lois du travail. Vues d’un bon oeil par les entreprises et par le FMI, ce sont ces deux réformes qui sont dans la mire des manifestants.

Le projet de réforme sur le travail modifie près d’une centaine d’articles et vise à flexibiliser le marché du travail, à transformer les relations de travail et a pour effet de fragiliser le rôle des syndicats. La proposition d’amendement constitutionnel pour la réforme du système de pensions s’inscrit dans le contexte du vieillissement de la population et modifie les règles d’accession à la retraite pour les travailleurs.

Pour plusieurs Brésiliens, ces deux réformes sont très problématiques, car elles ont le potentiel d’affecter directement la vie de milliers de personnes, notamment parmi les secteurs sociaux les plus vulnérables.

Malgré le fait que l’opinion publique y soit largement défavorable, et que Temer n’ait pas été élu et n’a donc pas de mandat pour faire des réformes au régime de droits des Brésiliens, il va de l’avant. Une approche perçue par certains comme un affront aux institutions démocratiques représentatives.

Rousseff et le PT se sont embourbés dans le scandale Petrobras. Mais Temer et son parti ne sont pas en reste… Quels sont les soupçons qui pèsent sur eux ?

Le processus formel ayant mené à la destitution de Rousseff n’était pas directement lié au scandale Petrobras, mais les allégations de corruption ont pesé lourd dans la crise de confiance sous-jacente à ce processus. Et en effet, le gouvernement de transition n’est pas en reste.

Eduardo Cunha, élu qui avait mené la salve contre Dilma Rousseff au Congrès, a récemment été reconnu coupable de corruption par les tribunaux. La Cour suprême vient par ailleurs d’autoriser de nouvelles enquêtes sur plusieurs membres du gouvernement Temer, dont plusieurs ministres et membres influents de son cabinet.

L’impact de ces nouvelles enquêtes est pour le moment limité, puisque les procédures judiciaires sont longues. Mais les allégations de corruption alimentent très certainement la perception d’un système politique brésilien corrompu et sclérosé, et, plus globalement, le cynisme envers les élus, tous partis confondus.