Au Mexique, les migrants haïtiens doivent faire un choix difficile

Des migrants haïtiens font la file afin de manger dans un refuge de la ville frontalière de Tijuana, au Mexique.
Photo: Guillermo Arias Agence France-Presse Des migrants haïtiens font la file afin de manger dans un refuge de la ville frontalière de Tijuana, au Mexique.

Face au mur grillagé qui marque la frontière entre Tijuana, au Mexique, et San Diego, aux États-Unis, des centaines d’Haïtiens hésitent. Les messages équivoques envoyés par les autorités américaines à ces migrants et demandeurs d’asile — qu’elles laissent entrer tout en leur promettant l’expulsion — les plongent dans l’incertitude.

Sur le point d’atteindre le but de leur voyage, après une traversée épique du Brésil à la Basse-Californie, ils peuvent se rendre au poste-frontière de San Ysidro, côté américain, présenter leur demande et vivre quelque temps aux États-Unis au risque, hautement probable, d’être renvoyés en Haïti. Ou ils peuvent rompre cet élan, qui les a poussés à traverser dix pays dans des conditions pénibles, piétiner leurs espoirs et rester à Tijuana. Au pied du mur.

Depuis mai, ils sont plus de 11 000, selon les autorités locales et les responsables des refuges pour migrants, à avoir rejoint cette ville, coincée entre la mer, le mur et le désert. Des Haïtiens pour la plupart, mais aussi des Africains, venus pour la plupart du Congo, du Cameroun, du Ghana et de la Somalie. Ils débarquent à la gare routière de Tijuana par autobus entiers.

Séisme

En octobre, la crise s’est exacerbée, le succès des uns, ayant franchi la frontière, en attirant d’autres. Quatre cents nouveaux migrants arrivent chaque jour dans la ville mexicaine, alors que les États-Unis ralentissent la cadence d’accueil : le 22 septembre, Washington a annoncé la reprise des expulsions vers Haïti, suspendues après le séisme de 2010.

« C’est une crise extraordinaire », décrit Mary Galván, responsable du centre Madre Assunta, un des cinq refuges que compte Tijuana. Il s’agit d’une simple maison sans étage, qui accueille entre 110 et 120 personnes par jour. « Nous avons dû installer des lits dans la salle à manger. Plusieurs églises ont ouvert leurs portes pour loger des migrants. Malgré tout, beaucoup d’entre eux dorment dans la rue. Et cela va continuer, au moins jusqu’à l’été 2017. »

Les prévisions des autorités américaines semblent confirmer les appréhensions des organisations d’aide aux migrants de Tijuana. Sarah Saldaña, la directrice des services d’immigration et des douanes, a déclaré que 40 000 Haïtiens étaient en route vers les États-Unis, se basant sur des informations de pays d’Amérique centrale. Après le passage de l’ouragan Matthew, énième cataclysme ayant frappé Haïti début octobre, certains à Tijuana, craignent que davantage d’Haïtiens ne soient jetés sur les routes de l’exil.

« Je n’ai jamais eu l’idée de faire un voyage illégal », explique Kébreau Seydon, étudiant et musicien de 21 ans, rencontré à Tijuana. Il est l’un de ces milliers d’Haïtiens ayant bénéficié des visas humanitaires octroyés par le Brésil après le séisme. Avec la Coupe du monde de football puis les Jeux olympiques de Rio à l’horizon, ils y ont aisément trouvé du travail, non sans garder l’objectif d’atteindre un jour les États-Unis. « Quand je suis arrivé au Brésil, en 2015, le pays était déjà en crise, explique Kébreau, qui a travaillé sur des chantiers à Rio. Deux amis haïtiens ont pris la route et sont arrivés aux États-Unis. Ma situation dégénérait et j’ai décidé de faire de même. Je suis passé par le Pérou, l’Équateur, la Colombie, le Panamá, le Costa Rica, le Nicaragua, le Honduras, le Guatemala et jusqu’ici, au Mexique. J’ai dépensé environ 4 500 dollars. Mais je n’allais pas gâcher mon avenir en restant en Haïti. »

Voyageant en bus et à pied, harcelés par la police, rackettés par les passeurs, les migrants se heurtent, entre la Colombie et le Panamá, au « bouchon du Darién », une région tropicale pratiquement infranchissable, véritable barrière naturelle. Accablés par la faim, la soif et la maladie, certains y perdent la vie. « Nous avons beaucoup souffert pour arriver jusqu’ici », raconte Mary, une Haïtienne qui a voyagé avec son bébé pour rejoindre sa famille qui vit à Orlando, en Floride. « En Colombie, nous avons passé cinq jours à marcher. C’était très difficile. On dormait où on pouvait. Notre famille nous envoyait de l’argent pour continuer. » À la frontière nord du Costa Rica, des milliers d’Haïtiens et d’Africains sont restés bloqués sans pouvoir poursuivre leur voyage, le Nicaragua leur ayant refusé le passage.

Laissez-passer

À ces migrants, le Mexique délivre un laissez-passer de 20 jours. Mais les autorités migratoires de San Diego ne recevant plus qu’une quarantaine de candidats par jour, contre cent auparavant, Tijuana est saturé. Les migrants commencent à se rabattre vers Mexicali, en Basse-Californie, ou vers les postes-frontière dans l’État de Sonora, plus à l’est. « Ils sont les bienvenus chez nous », affirme Carlos Mora, président du Conseil d’attention aux migrants de l’État de Basse-Californie. « Il faut qu’ils sachent que les États-Unis ne vont pas leur ouvrir les portes. Ce n’est pas un friendly country pour les migrants et demandeurs d’asile », ajoute ce responsable. Et pourtant, aucun de ces migrants ne manifeste le projet de rester au Mexique, trop loin de leur rêve américain.