Fidel Castro, la naissance du mythe

En 1958, le jeune leader révolutionnaire (au centre), entouré de guérilleros, assiste à un concert donné dans la jungle cubaine.
Photo: Archives Agence France-Presse En 1958, le jeune leader révolutionnaire (au centre), entouré de guérilleros, assiste à un concert donné dans la jungle cubaine.

Le Fidel Castro qui se voulait un Don Quichotte-révolutionnaire-romantique doit une bonne partie de sa légende à un ancien journaliste du New York Times, Herbert L. Matthews. C’est en effet par les reportages de Matthews écrits au coeur de la Sierra Maestra que le mythe Castro s’est construit. Avec l’astucieuse complicité du principal intéressé. Récit.

En février 1957, Fidel Castro est mort. Enfin : c’est là l’information alors diffusée par le régime du dictateur Fulgencio Batista, qui tente de freiner l’avancée des barbudos révolutionnaires de Castro. Ceux-ci ont débarqué à Cuba en décembre 1956 (en provenance du Mexique, où ils ont préparé la révolution), essuyant illico le feu des troupes de Batista. En une semaine, près de 80 % des 82 combattants meurent, et le gouvernement est convaincu d’avoir tué Castro. Ce qui n’est évidemment pas le cas. Mais ça, personne ne le sait.

C’est dans ces conditions que le journaliste Herbert Matthews, une vedette du Times, met les pieds à Cuba. L’homme est à la fois reporter et éditorialiste au journal, un statut hybride rare qui lui permet des textes très libres. Il a notamment couvert la guerre civile en Espagne. Pour l’histoire, Matthews aurait fortement inspiré le personnage de Robert Jordan, du roman Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway, un bon ami du journaliste.

Ses partis pris transpirent dans ses papiers, non sans une certaine confusion : c’est ainsi qu’il soutient les fascistes italiens en 1935, avant d’écrire ouvertement contre Franco en Espagne l’année suivante… Dans le dossier cubain, Matthews se montre à l’évidence très sensible à la cause révolutionnaire de Castro, ce qui lui vaudra plus tard de sévères critiques qui entacheront sa réputation et mèneront à son tablettage au Times.

Mis en contact avec les guérilleros par personnes interposées, le reporter est le premier à se rendre au coeur de la Sierra Maestra pour y rencontrer les révolutionnaires. Publié le 24 février 1957, le premier article de Matthews raconte en détail la rocambolesque aventure qui l’a mené à rencontrer Castro. Le scoop qu’il débusque à ce moment fait le tour du monde : « Fidel Castro est toujours vivant et se bat durement et avec succès [dans] la Sierra Maestra cubaine », révèle alors Herbert L. Matthews à la une du journal.

« C’est la première nouvelle sûre indiquant que Castro est vivant et qu’il se trouve encore à Cuba. Personne en relation avec le monde extérieur n’a vu M. Castro [dernièrement], sauf l’auteur de ces lignes. Personne à La Havane, ni à l’ambassade américaine, avec toutes les ressources de collecte d’informations dont ils disposent, ne saura [ces informations] avant de lire ce reportage », poursuit modestement Matthews.

La suite est haletante. Matthews fait la chronique d’un rendez-vous obtenu au prix de mille contorsions. Il fallait d’abord se rendre à Cuba sans éveiller les soupçons de la dictature, puis franchir les barrages militaires sur les routes (la femme de Matthews lui servait de « camouflage », écrit-il, le couple feignant d’être en vacances), avant de rejoindre la région où Castro se cachait.

L’approche finale fut bien compliquée. Sous la pluie et en pleine nuit, Matthews et ses guides tentent d’atteindre le campement des guérilleros tout en évitant les patrouilles militaires. Il faut parler à voix basse et marcher à couvert. Après s’être perdus et avoir patienté deux heures dans la boue sans pouvoir bouger, le groupe trouve finalement le campement, et Herbert Matthews est à même de constater que Fidel Castro « is still alive and still in Cuba », habillé de son bientôt célèbre treillis vert, carabine à la main.

La conversation qu’il entame alors durera quelques heures. Le jeune Castro fait une forte impression sur le vieux journaliste, qui tracera de lui un portrait très enthousiaste, pour ne pas dire dithyrambique. C’est ici que la légende du jeune Castro révolutionnaire-romantique naît.

On sent dans les articles d’Herbert Matthews une véritable fascination pour le personnage. Le journaliste souligne l’« extraordinaire éloquence » de Castro, et parle d’un jeune doté d’un « esprit politique plus que militaire. Il a de fortes idées de liberté, de démocratie, de justice sociale, de besoin de restaurer la constitution, de tenir des élections ».

Fabulations

Envoûteur, Fidel Castro dépeint pour Matthews le tableau d’une révolution qui, sur le terrain, est à des lieues de la description. Castro parle de milliers de combattants révolutionnaires, de nombreuses batailles gagnées et d’une victoire finale quasi inévitable. Matthews rapporte tout.

Et pourtant : Fidel Castro avouera plus tard s’être joué du journaliste ce soir-là. Lors du passage de Matthews, il n’y avait en réalité que 18 barbudos dans l’équipe… Le va-et-vient observé par Matthews au campement secret n’était ainsi qu’une forme de mise en scène, où les mêmes révolutionnaires passaient et repassaient, donnant l’impression d’être beaucoup plus nombreux qu’en réalité.

Quoi qu’il en soit, la portée qu’a eue la diffusion de la série de trois articles écrits par Matthews fut phénoménale. Du jour au lendemain, Fidel Castro se faisait connaître du monde entier. Il avait réussi à sortir la guérilla de la Sierra en y faisant entrer un journaliste étranger qui, sensible à la cause, a succombé au charme de l’homme.

Et Matthews n’a jamais voulu changer son jugement sur Castro. Quand il est apparu au fil des ans que la révolution cubaine était bel et bien communiste et que Castro n’était pas aussi « pur » que ce qu’il affirmait, Matthews a maintenu le tir. Mal lui en prit : les critiques ont plu sur lui. Pour certains, Matthews représentait même un autre Walter Duranty, du nom de ce journaliste du New York Times qui avait remporté un prix Pulitzer dans les années 30 avec une série d’articles faisant l’éloge de Joseph Staline.

L’affaire est restée célèbre dans les cercles journalistiques et cubains. En avril 2006, un autre journaliste du NYT (Anthony DePalma) est d’ailleurs revenu sur la polémique Matthews. Il en a tiré un livre (The Man Who Invented Fidel, aux éditions PublicAffairs — matière première de ce texte) qui défait avec brio tous les fils de la saga. Herbert L. Matthews est mort en 1977.