Dans la présidentielle, la «bataille des ex»

Des supporters brandissent le portrait de la candidate présidentielle Maryse Narcisse, le 21 novembre 2016.
Photo: Hector Retamal Agence France-Presse Des supporters brandissent le portrait de la candidate présidentielle Maryse Narcisse, le 21 novembre 2016.

Maintes fois reporté, ensuite annulé, puis reporté à nouveau, le premier tour de l’élection présidentielle a enfin eu lieu dimanche en Haïti. Les résultats doivent être annoncés d’ici quelques jours. On saura alors si un deuxième tour sera nécessaire pour désigner qui, des 27 candidats en lice, succédera à Jocelerme Privert, qui assure l’interrègne depuis la fin du mandat de Michel Martelly en février dernier. Qui sont les principaux candidats ? Quel est leur programme ? Réponses de Roromme Chantal, professeur à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton.

Il y a 27 candidats, mais trois s’imposent : Maryse Narcisse, Jude Célestin et Jovenel Moïse. On les présente comme les poulains des anciens présidents Jean-Bertrand Aristide, René Préval et Michel Martelly, respectivement. Peut-on en effet les considérer comme des représentants, voire des instruments de ceux-ci ?

Cette élection a rapidement pris l’allure d’une « bataille des ex ». Et ce n’est pas un hasard si ces trois candidats ont été les trois à sortir du lot. Très peu charismatiques, ils doivent tous leur ascension sur la scène politique en partie à l’onction qu’ils ont reçue des anciens présidents que vous avez nommés.

Des trois, Michel Martelly est le seul à pouvoir aspirer à un nouveau mandat de président pour n’en avoir accompli qu’un jusqu’ici. Son choix de Jovenel Moïse, jusque-là obscur entrepreneur agricole, trahit un jeu de chaise musicale qui pourrait réserver à Martelly la présidence en 2022.

Quant à Jean-Bertrand Aristide, les enjeux sont d’un tout autre ordre. Rentré au pays en 2011 au terme d’un long exil forcé de sept ans en Afrique du Sud, il vit reclus dans sa résidence à Port-au-Prince, apparemment dans la hantise permanente de possibles persécutions de la justice internationale pour implication présumée dans des trafics illicites de stupéfiants, trafics pour lesquels plusieurs de ses proches collaborateurs ont déjà été condamnés par la justice américaine. La victoire électorale d’une de ses fidèles lui apporterait à coup sûr une certaine tranquillité personnelle, le remettant du même coup au centre de l’échiquier politique haïtien.

Pour ce leader historique du mouvement Lavalas (« avalanche », en créole), deux fois chassé du pouvoir (1991 et 2004), l’élection d’un des siens serait aussi une revanche personnelle sur ses adversaires politiques.

C’est, en outre, pour lui une ultime occasion de revendiquer la loyauté des masses pauvres des bidonvilles haïtiens. À cet égard, l’exploit serait d’autant plus grand que la gauche est actuellement en perte de vitesse dans la région latino-américaine.

Quant à René Préval, il n’est pas moins animé d’un désir de revanche. Bien que plus discret que les deux autres, son ombre s’est tout de même grandement portée sur la campagne électorale de Jude Célestin. Il avait échoué de justesse, en 2011, à lui passer le témoin à la suite de l’intervention qu’il a lui-même dénoncée de certaines puissances étrangères en faveur de Michel Martelly.

Nul doute que l’élection de Célestin aurait autant pour ce dernier que pour son mentor une saveur politique particulière. Longtemps proche d’Aristide, qui l’a lancé en politique, mais dont il a définitivement pris ses distances depuis quelque temps, la victoire du candidat de Préval viendrait enfin confirmer son autonomie politique.

Y a-t-il de profondes différences de programmes et idéologiques entre ces trois candidats ?

Il y en a. Mais en Haïti, les politiciens cèdent facilement à la tentation de mobiliser des slogans faciles qui flattent les instincts de l’électorat, plutôt que d’articuler leur programme suivant une ligne idéologique qui lui donnerait une cohérence et une intelligibilité propres.

Jovenel Moïse, à droite sur l’échiquier politique, connu comme l’« homme de la banane », en référence à sa plantation de bananes, a fait de la relance de la production nationale la principale attraction de sa campagne.

Jude Célestin, de centre gauche, ancien responsable de l’organisme gouvernemental Centre national des équipements, a acquis une certaine popularité pour avoir participé activement au déblayage des rues après le tremblement de terre de 2010 et à la restauration d’un nombre important de kilomètres de routes. Il a naturellement fait de la continuation des grands chantiers en infrastructures routières son cheval de bataille électorale.

Maryse Narcisse, plus fidèle à la tradition de gauche de son parti, Fanmi Lavalas, fait miroiter des projets sociaux comme la construction de logements sociaux, d’écoles et d’hôpitaux.

À bien des égards, les programmes se chevauchent. De la sorte, cette élection n’a pas été pour les candidats l’occasion d’aborder les « vraies affaires » : la laborieuse reconstruction du pays après le séisme de janvier 2010 et, depuis l’ouragan Matthew, un plan cohérent de relance économique, de renforcement institutionnel et de stabilisation politique.

Il est dit que l’élection du poulain d’Aristide serait particulièrement clivante et, donc, susceptible d’attiser les tensions au pays. Pourquoi ?

Pour comprendre ces craintes, il faut les rapporter moins à la personnalité politique de Maryse Narcisse qu’au bilan présidentiel controversé de Jean-Bertrand Aristide. Les détracteurs de l’ancien prêtre-président l’accusent d’avoir fait de la violence sa stratégie principale du pouvoir.

En 1991, lorsqu’il était élu pour la première fois comme président, son éloge public du supplice du pneu enflammé en guise de moyen de pression pour forcer les plus nantis d’Haïti à se soucier du sort des plus pauvres lui avait aliéné beaucoup de sympathies en Haïti et à l’étranger. Réélu en 2001, au terme d’une élection controversée, sa nouvelle présidence a été jalonnée d’assassinats, de viols et d’arrestations arbitraires. Les partis de l’opposition faisaient constamment l’objet de persécution de la part de ses partisans. Faisant campagne récemment pour Mme Narcisse, il s’est à nouveau emporté en menaçant de lancer un mouvement de « déchoukaj » (« dessouchage ») si un certain secteur s’avisait de leur ravir l’élection.

Tout cela tend à prouver que, même s’il continue de tenir un discours de paix, Aristide n’a guère appris les leçons du passé. Cela ravive les inquiétudes de la plupart des citoyens, pas seulement de ses adversaires. Mais, la société haïtienne étant historiquement traversée par des clivages de toutes sortes, la candidate du parti d’Aristide est loin d’en avoir le monopole.