La famine laissée en héritage par l’ouragan

Cet enfant se fraie un chemin au milieu des débris que la mer a transportés dans les rues du village de Roche-à-Bateau.
Photo: Jeanty Junior Augustin Le Devoir Cet enfant se fraie un chemin au milieu des débris que la mer a transportés dans les rues du village de Roche-à-Bateau.

Au-delà de la catastrophe naturelle, l’ouragan Matthew ayant provoqué un champ de ruines dans le sud d’Haïti, les sinistrés craignent maintenant de devoir faire face à un autre désastre, beaucoup plus sournois : celui de la famine. « On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve. Le quartier est inaccessible et l’aide humanitaire n’arrive pas jusqu’à nous. Il faut aller se battre pour pouvoir obtenir la nourriture, mais comme femme, je n’arrive pas à me battre », laisse tomber d’un seul souffle Hermite Jean Louis.

À l’heure actuelle, près de 1,5 million de personnes sont plongées dans une misère qui n’a pas de nom. En plus d’être privés de toit et d’un accès à l’eau potable, certains n’ont déjà plus de quoi se nourrir, alors que l’aide humanitaire tarde toujours à arriver dans certaines zones des départements du Sud et de la Grande-Anse.

« Jusqu’à présent, on attend. Avec l’inondation, on n’a rien pu récupérer. Heureusement, on reçoit l’aide de quelques amis pour pouvoir manger. On se partage ce qu’ils nous amènent. Mais la plupart des enfants ne mangent pas, car ils sont stressés [avec ce qu’il s’est passé] », déplore Mme Jean, l’air abattu. La résidante et ex-mairesse de Roche-à-Bateau, village situé sur la côte sud, doit assumer tant bien que mal les besoins les plus essentiels de sa famille, qui compte 11 personnes, dont 9 enfants.

Si ce village était réputé pour son côté pittoresque avant la tempête, le paysage s’est littéralement transformé en scène d’horreur. Dans le quartier où habite Mme Jean, au bord de la mer, toutes les maisons sont dépourvues de toit. Personne n’a encore réussi à rebâtir son logis. Les murs de plusieurs habitations se sont aussi effondrés, laissant entrevoir des pièces pratiquement vides, où règnent les dégâts d’eau et les débris emportés par la mer. Au plus fort de la tempête, les habitants ont dû fuir à toute vitesse les vagues, qui ont transporté meubles et effets personnels pêle-mêle, dans la rue. Au loin, parmi les décombres, on pouvait même distinguer un cercueil.

Terres nourricières désormais ravagées

« Les patates douces et les betteraves ont été déracinées. Comment est-ce qu’on va pouvoir survivre ? Les infrastructures sont inexistantes et nous ne pouvons pas affronter ce genre d’intempéries. Tout, tout, tout est détruit. Il n’y a plus d’avenir », se désole Inélor Dorval, qui réside dans la commune de Beaumont, dans la Grande-Anse.

Jean Anel Desrosiers, un autre résidant qui est aussi animateur à la radio Prophétie, confirme que le plus grand besoin auquel la communauté devra subvenir au cours des prochaines semaines sera le « grangou » (la faim). « C’est la priorité des priorités, c’est une question de nécessité. Nous sommes sérieusement attaqués par ce problème. Toutes nos plantations ont été ravagées : le café, l’igname, le citron », énumère-t-il.

M. Robenson a d’ailleurs vu plusieurs convois humanitaires se diriger vers la ville de Jérémie, sans que l’un d’eux s’arrête sur son chemin. M. Robenson espère toutefois que certaines organisations non gouvernementales seront en mesure de fournir des semences pour redémarrer les activités maraîchères.

La région du sud étant considéré comme le grenier d’Haïti, M. Dorval anticipe une « migration énorme » des jeunes de sa communauté vers la capitale, Port-au-Prince. « Ils n’auront aucune opportunité ici. Ce sera très dangereux, car chacun devra lutter pour sa survie. »

Nombreuses embûches

Même si elle reconnaît l’ampleur des besoins urgents des populations les plus vulnérables, la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge doit surmonter de nombreuses embûches pour acheminer efficacement l’aide d’urgence.

Dimanche dernier, un navire néerlandais qui devait distribuer des denrées et du matériel d’urgence pour environ 2000 familles a rebroussé chemin, après être arrivé tout près du port de Jérémie.

Selon Marjorie Jasmin, porte-parole de la fédération, la cargaison n’a pu être livrée comme prévu en raison du mauvais état des infrastructures du port. « Chaque fois qu’il tentait d’accoster, ça causait des dommages sur le port. Les gens criaient, ils étaient furieux. Mais ce n’est pas parce qu’il y avait trop de monde que le bateau a fait demi-tour. Les équipes ont élaboré une autre stratégie et de petits bateaux devraient pouvoir se diriger dans la journée de jeudi vers le port d’Anse d’Hainault et les environs », précise la responsable.

Plusieurs écoles du pays servent toujours d’abris provisoires pour plus de 175 000 personnes déplacées. Lors d’un point de presse mercredi, le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle a dénombré 430 écoles lourdement endommagées. Plus de la moitié d’entre elles sont situées dans les départements du Sud et de la Grande-Anse, où la tempête a frappé à son plus fort.

Dans les zones les plus touchées, notamment dans la région des Cayes, seulement cinq écoles ont pu rouvrir leurs portes. Avec l’appui de la Banque interaméricaine de développement (BID), le ministère confirme que les travaux de restauration d’au moins six écoles ont débuté dans le Sud et les Nippes. L’UNICEF et la Coopération suisse devraient faire de même cette semaine, en restaurant 80 écoles dans le Sud, la Grande-Anse et les Nippes.