Adam Kahane, l’homme de la paix

La Colombie et les FARC ont signé un accord de paix le 26 septembre, accord qui fut ensuite rejeté par référendum le 2 octobre. Le cessez-le-feu tient néanmoins et les négociations se poursuivent.
Photo: Guillermo Legaria Agence France-Presse La Colombie et les FARC ont signé un accord de paix le 26 septembre, accord qui fut ensuite rejeté par référendum le 2 octobre. Le cessez-le-feu tient néanmoins et les négociations se poursuivent.

Dans l’apartheid et les récents accords de paix entre les FARC et la Colombie, en passant par la fin de la guerre civile au Guatemala, Adam Kahane a souvent été celui par qui la paix a vu le jour. Portrait d’un pacificateur.

Dans le long chemin vers les accords de paix entre le gouvernement colombien et les FARC, Adam Kahane le dit lui-même : il a été l’« excuse ». Ce Canadien, que le récemment nobélisé Juan Manuel Santos considère comme son « bon ami », est d’une rare humilité lorsqu’il parle de sa contribution dans les premières tentatives visant à mettre fin à la guerre civile qui a duré plus de 50 ans dans ce pays d’Amérique du Sud. « J’ai été une sorte de catalyseur », explique le directeur de REOS, une entreprise sociale d’envergure internationale qui se spécialise en résolution de conflits. « Une excuse pour réunir les anciens présidents de Colombie, les p.-d.g. des grandes entreprises, les chefs religieux, les membres de la classe politique, les représentants de la société civile, les forces militaires… et les FARC. Ils étaient présents par radio. »

C’était il y a 20 ans, en 1996. Un entrepreneur colombien haut placé et l’ambassadeur espagnol en Colombie avaient parlé de M. Kahane à Juan Manuel Santos, qui n’était pas encore président, mais sortait du gouvernement de Cesar Gaviria et était l’une des têtes dirigeantes du Parti libéral. Les deux hommes lui avaient raconté le rôle qu’avait joué M. Kahane dans les discussions qui avaient mené à la fin de l’apartheid en 1991, année de l’abolition de toutes les lois discriminatoires. Peu de temps après, Santos, se rendait en Afrique du Sud et entendait de la bouche même de Nelson Mandela tout le bien qu’il pensait des interventions de Kahane. Il n’en fallut pas plus pour le convaincre d’inviter ce Montréalais d’origine, qui a fait ses études de premier cycle à McGill en physique, comme conférencier, « l’excuse » pour remettre la paix à l’agenda.

Photo: Móric van der Meer Adam Kahane  

Adam Kahane s’était toutefois assuré que les opposants avaient reconnu et défini le problème, condition sine qua non pour commencer à discuter. Car ce fut, à son avis, l’un des principaux obstacles à l’enclenchement des pourparlers de paix en Afrique du Sud. Les deux parties s’entendaient sur la nature problématique de la situation, mais concevaient différemment le problème. « Les Noirs pensaient que le problème était l’institutionnalisation du racisme et les Blancs le voyaient plutôt dans l’insécurité et l’instabilité économiques. »

Pour la Colombie, il en fut autrement. Dans la préface qu’il a écrite de la version espagnole du livre Pouvoir et amour : Théorie et pratique des transformations sociétales d’Adam Kahane, le président Santos rapporte : « Je me rappelle que Kahane m’avait dit : “Vous avez réussi en trois semaines ce que l’Afrique du Sud a tardé à faire en 15 ans”! »

Une méthode originale

Adam Kahane ne se décrit pas comme quelqu’un qui fait de la négociation — il préfère nettement le mot « collaboration » —, même s’il a étudié la chose à Harvard et qu’il a notamment travaillé à créer des scénarios sociaux, économiques, politiques et technologiques pour Shell à Londres. C’est plutôt une découverte, faite dans le contexte de l’apartheid en Afrique du Sud, qui l’a amené à créer sa propre entreprise, « qui aide les gens à progresser ensemble sur leurs problèmes les plus importants et les plus compliqués ». « En Afrique du Sud en 1991, et c’était la même chose en Colombie en 1996, j’ai découvert que, dans un contexte où les gens ne s’entendent pas sur la solution, le processus de construire le scénario était très libérateur », dit l’homme joint à Tokyo, où il termine son quatrième livre, qui doit paraître très prochainement.

Le grand moment de changement, le moment où le déclic se fait, c’est quand l’une ou l’autre des parties réalise qu’elle doit nécessairement faire les choses différemment. À partir du moment où je réalise que je dois faire quelque chose de différent, il n’y a rien qui m’empêche de le faire maintenant.

 

La clé de son approche, réunir tous les acteurs concernés par le problème à résoudre et les faire travailler sur des scénarios possibles, où toutes les parties en présence pourraient y trouver leur compte. Car il ne faut pas se leurrer, on ne négocie pas pour les beaux yeux de la partie adverse, laisse entendre M. Kahane. « Pour que je m’assoie avec l’autre pour arriver à une solution, il faut que ça soit parce que c’est la seule façon de parvenir à mes fins. Si ça ne sert pas mes intérêts, je ne vais jamais vouloir m’entendre avec l’autre, soutient-il. L’exemple de la Colombie pousse cette logique à l’extrême. [Le gouvernement] a essayé de détruire la guérilla, mais il a vu qu’il ne pourrait pas. Santos l’a compris. C’est pourquoi il a dû s’asseoir avec elle et parler de paix. »

Alors que démarre le dialogue s’ensuit une longue marche dans l’obscurité, dont nul ne peut prédire l’issue. Et surtout, il faut que les parties en présence arrivent au constat qu’il ne sert plus à rien de continuer à blâmer l’adversaire. « Le grand moment de changement, le moment où le déclic se fait, c’est quand l’une ou l’autre des parties réalise qu’elle doit nécessairement faire les choses différemment pour servir ses intérêts, affirme M. Kahane. À partir du moment où je réalise que je dois faire quelque chose de différent, il n’y a rien qui m’empêche de le faire maintenant. »

Conflits de tous les jours

Les grands conflits à l’échelle internationale se règlent-ils plus difficilement que les petits conflits de la vie de tous les jours ? Pas nécessairement, constate Adam Kahane. « Dans un conflit international, les gens s’entendent plus vite sur le fait qu’il y a un problème », dit-il. « Ironiquement, et étonnamment, nos petits conflits de la sphère privée sont plus difficiles à régler parce qu’ils sont souvent normalisés, voire invisibles. Et ils ne sont pas soutenus par d’autres acteurs. Il n’y a pas de think tank qui travaille à les régler ! »

Mais une exception demeure : le conflit israélo-palestinien. Lorsqu’on lui demande ce qu’il est encore possible de faire pour la paix dans ce coin du monde qui compte ses morts depuis trop longtemps, Adam Kahane marque une pause. Un long silence suivi d’un soupir. « Je ne sais pas. C’est difficile pour les raisons que l’ont connaît. Bien des gens ont essayé, j’ai moi-même essayé, tout le monde a essayé… », dit-il sans donner davantage de détail sur la complexité de ce conflit, qui va bien au-delà de la religion et du territoire. « Mais, vous savez, on n’a pas besoin de regarder vers le Moyen-Orient pour trouver des conflits insolubles. Il y en a au Canada, avec les autochtones, les politiques énergétiques, l’immigration, la santé… »

Il dit même avoir eu un choc en atterrissant à Montréal en 2014, après avoir séjourné en Colombie. « Le débat sur la Charte [de la laïcité], ça m’a rappelé les débats en Afrique du Sud et en Israël. »

La Colombie a tout de même fort à faire pour retrouver la paix. Par référendum, la population a récemment voté contre les accords de paix auxquels étaient arrivés les FARC et le gouvernement. S’il se dit surpris de la réaction des Colombiens, Adam Kahane ne perd pas espoir. « J’ai été découragé plusieurs fois durant les vingt dernières années, dit-il. Mais j’ai surtout toujours admiré la patience et le courage des Colombiens. »