Le silence angoissant des sinistrés

À Croix-Marche à Terre, un homme est appuyé sur un des rares murs de sa maison qui ont résisté au passage de l’ouragan Matthew.
Photo: Hector Retamal Agence France-Presse À Croix-Marche à Terre, un homme est appuyé sur un des rares murs de sa maison qui ont résisté au passage de l’ouragan Matthew.

Pendant que, sur le littoral atlantique des États-Unis, plus de deux millions de citoyens fuyaient à l’approche de l’ouragan «Matthew», Haïti, elle, comptait ses morts. Jeudi soir, les autorités faisaient état d’au moins 283 morts, bilan qui risque de s’alourdir.

« À 3 h du matin mardi, ma mère m’a appelé pour me dire qu’un arbre était tombé sur le toit de sa maison, à Camp-Perrin. Mais depuis, c’est impossible de parler avec elle. Je n’arrive pas à prendre contact avec mes proches », raconte Valéry Daudier, journaliste au quotidien francophone Le Nouvelliste.

Alors que le bilan des morts de l’ouragan Matthew ne cesse de s’alourdir, l’attente est insoutenable pour des milliers d’Haïtiens victimes des réseaux de communication déficients et donc privés de nouvelles de leurs proches se trouvant dans les zones les plus durement touchées par la tempête.

C’est le cas de Valéry Daudier. Le regard fuyant, rempli d’inquiétudes, le jeune homme basé à Port-au-Prince attendait impatiemment, hier après-midi, l’appel de sa soeur qui avait quitté la capitale en matinée pour rejoindre sa mère. Si, normalement, trois heures de route en direction sud suffisent pour se rendre dans la commune qui l’a vue grandir, il aura fallu plus de huit heures pour qu’elle puisse finalement serrer sa mère dans ses bras.

La route a été des plus pénibles tant le paysage était devenu méconnaissable. On pouvait observer des centaines d’arbres déracinés, des maisons effondrées ou dépourvues de leur toit, emporté par la « misère » de l’ouragan Matthew, raconte M. Daudier. C’est d’ailleurs la scène à laquelle a assisté sa mère, qui a tout de même insisté pour passer deux nuits entières dans la maison en grande partie détruite par l’ouragan.

Walph Ferentzi Youyou, un résidant de Port-au-Prince, a aussi vécu le cauchemar d’être sans nouvelles de ses proches pendant plus de 48 heures. « C’était impossible de savoir quoi que ce soit. Le réseau était hors service. J’ai pu joindre quelqu’un qui connaît ma famille 24 heures après le début de la tempête, mais je n’avais toujours pas la certitude qu’ils étaient en sécurité », raconte l’éducateur qui, hier après-midi, n’avait toujours pas parlé de vive voix à son père. Son cousin, avec qui il a réussi tant bien que mal à établir la communication, lui a toutefois promis qu’il se portait bien, malgré l’effondrement de sa maison à Torbeck, dans le sud du pays.

Jean Daniel Sénat fait aussi partie de ceux qui ont retenu leur souffle pendant près de deux longues journées, en raison des communications téléphoniques extrêmement difficiles. Jusqu’à ce qu’il reçoive finalement l’appel de sa mère, mardi soir. « Je suis soulagé de savoir qu’ils vont bien, que tout le monde est en sécurité », lâche d’un ton rassuré le journaliste de la Radio Magik 9.

Trois maisons appartenant à la famille ont été complètement détruites. Ses grands-mères, ses tantes ainsi que ses cousins et cousines se sont tous réfugiés chez ses parents. Par chance, sa mère tient un commerce alimentaire chez elle, ce qui permet actuellement de nourrir toute la famille. Mais les réserves s’épuisent rapidement. « Elle se demande comment ils vont faire pour continuer d’approvisionner la famille dans les prochains jours. Et sans les revenus, elle ne sait pas comment elle pourra payer les études de mes frères et soeurs à Port-au-Prince », dit-il.

Le choléra menace

 

 

Selon un premier bilan officiel émis par l’ONG Care hier soir, ce sont 80 % des bâtiments de Jérémie, au sud, qui ont été rasés par l’ouragan. La commune, qui compte environ 30 000 habitants, est dans un piteux état.

« Les nouvelles sont très mauvaises du côté de Jérémie. Il n’y a plus d’eau courante ni d’électricité, et les rues sont lourdement endommagées. Les gens ne peuvent aller nulle part », rapporte pour sa part Brigitte Gaillis, porte-parole de la Croix-Rouge canadienne en Haïti. Elle confirme que du matériel d’urgence y a été livré et que d’autres camions ont pris la route vers la commune des Cayes, jeudi.

Alors que l’approvisionnement en eau et en nourriture est au coeur des priorités, une autre préoccupation demeure : la propagation du choléra. « Le risque est toujours latent dans le pays. Et là, les conditions sanitaires sont encore moins bonnes, donc on fait de la surveillance accrue », soutient Mme Gaillis. Rappelons que cette maladie a emporté plus de 10 000 personnes dans la foulée du séisme en 2010.

Marie Dominique Denize, responsable des communications au Centre d’étude et de coopération internationale (CECI) en Haïti, était en route, hier, pour rejoindre l’unité d’urgence basée aux Cayes, dans le sud du pays. « Nous allons faire une évaluation des dégâts [afin d’organiser les secours] qui va durer environ 48 heures pour cibler les endroits où on doit agir et fournir du matériel d’urgence, comme des lampes de poche », explique-t-elle.

Dans un communiqué, l’organisme indique qu’il devrait s’investir principalement dans les départements du sud et de la Grand’Anse. « On anticipe un grand besoin en eau potable, en nourriture et en kits d’hygiène pour les personnes déplacées. Très rapidement, il faudra appuyer les familles pour renforcer la toiture de leur maison et ainsi faciliter le retour à la maison », peut-on lire.

Au moment où nous écrivions ces lignes, le dernier bilan rapportait 283 morts depuis le passage de l’ouragan Matthew. Uniquement dans la péninsule du sud, plus de 12 000 personnes ont trouvé refuge dans les abris provisoires.