La paix avec les FARC en suspens

Selon Alejandro Angel, le leader du camp du Non, le sénateur et ex-président Álvaro Uribe, a joué un rôle important dans l’échec du référendum. C’est un populiste qui jouit d’un contact direct avec les masses et qui cultive un style autoritaire qui plaît à plusieurs.
Photo: Luis Robayo Agence France-Presse Selon Alejandro Angel, le leader du camp du Non, le sénateur et ex-président Álvaro Uribe, a joué un rôle important dans l’échec du référendum. C’est un populiste qui jouit d’un contact direct avec les masses et qui cultive un style autoritaire qui plaît à plusieurs.

Les quatre années de négociations visant à mettre fin à 52 ans de guerre en Colombie se sont butées à une fin de non-recevoir des Colombiens, qui ont rejeté dimanche in extremis, à 50,2 %, l’accord de paix conclu entre leur gouvernement et la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Prenant tout le monde par surprise, le verdict populaire plonge le sort de la paix dans l’incertitude quasi totale. Éclairage de Alejandro Angel, doctorant en science politique affilié au CERIUM.

Quel est le niveau d’incertitude quant à l’avenir de la paix ?

Il n’est pas total, car la guerre ne risque pas de reprendre. Les deux camps — gouvernement et FARC — ont dit qu’ils tenaient au cessez-le-feu.

Par contre, tout le reste est incertain. Les négociateurs ont toujours dit qu’il n’y avait pas de plan B à l’accord de paix soumis au référendum. Le président, Juan Manuel Santos, a toutefois convoqué lundi toutes les forces politiques du pays, principalement celles du Non. C’est le signe qu’il envisage une table à trois : gouvernement-opposition-FARC. Or, le parti d’Álvaro Uribe, principale figure de l’opposition à l’accord, a d’abord refusé de se présenter, pour ensuite accepter timidement de rencontrer les délégués du gouvernement. Malgré leur courte victoire par 60 000 voix, les opposants affichent de toute évidence une certaine intransigeance.

Les FARC, de leur côté, ont affirmé que leur volonté de paix restait intacte. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? On ne sait pas. Très difficile, alors, de prédire ce qui va se passer.

Le verdict référendaire est très serré. Qu’est-ce que cela démontre ?

Que la société colombienne est polarisée, ce qui se construit depuis longtemps. On a relevé que le Oui était fort surtout dans les régions rurales, où ont évolué les FARC. Leur principale aire d’influence était dans la partie amazonienne du pays, dans le sud. Elles étaient aussi présentes dans d’autres zones rurales, agricoles ou forestières, mais ça variait au fil du temps et au gré des combats. Pourtant, la capitale, Bogotá, a aussi voté pour l’accord, tout comme le département andin de Boyaca, pourtant très conservateur. Le clivage villes-régions ou la proximité avec les FARC n’explique pas tout.

Le leader du camp du Non, le sénateur et ex-président Álvaro Uribe (2002-2010), a joué un rôle important dans l’échec du référendum. C’est un populiste qui jouit d’un contact direct avec les masses et qui cultive un style autoritaire qui plaît à plusieurs.

C’est la paix en soi ou la justice telle que définie dans l’accord qu’ont rejeté un peu plus de la moitié des Colombiens ?

Il existe toujours des Colombiens qui jugent que les FARC doivent être vaincues par les armes et que la négociation est impossible. La plupart croient à la paix, mais pas celle négociée à La Havane. Selon eux — dont Uribe —, les guérilleros sont des criminels qui ne peuvent intégrer la vie civile et politique comme le prévoyait l’accord.

Ces gens ont d’abord rejeté la justice transitionnelle, qui prévoyait de courtes peines de prison ou de simples restrictions de liberté, en échange d’un aveu de leurs crimes et d’une forme de réparation pour les victimes. On prévoyait aussi réunir les anciens guérilleros dans une vingtaine de régions désignées, où ils recevraient une indemnité et seraient orientés vers des activités postconflit. Pour bien des Colombiens, la barre de la justice était trop basse pour les atrocités commises. Le conflit a fait de très nombreuses victimes : 220 000 morts, 40 000 disparus et 6 millions de déplacés.

Sur le plan politique, l’accord prévoyait confier aux FARC dix sièges dans les chambres haute et basse du Congrès pour deux mandats. Or cette participation au jeu démocratique a posé problème pour les opposants, qui ne jugent pas les guérilleros légitimes, même si, en réalité, les FARC font de facto partie de la politique colombienne depuis des décennies. Elles ont fait de la politique par les armes, à l’extérieur du système.

Le fait que les FARC soient marxistes a aussi pu en gêner certains, qui ne voulaient pas voir cette idéologie représentée au parlement. Dans l’histoire du pays, ce facteur n’est pas négligeable. Les États-Unis ont grandement aidé Bogotá dans sa lutte contre les FARC non seulement pour combattre le narcotrafic que contrôlait la guérilla, mais aussi parce qu’elle était d’extrême gauche. On disait d’ailleurs que l’accord de paix signerait la fin de la guerre froide en Amérique latine.

Entre Bogotá et les FARC, en faveur de qui penche le rapport de force ?

Les FARC sont affaiblies. Leurs effectifs ont été coupés de moitié environ, à 7000 combattants, alors que l’État, lui, s’est beaucoup renforcé grâce à l’aide militaire américaine. Par contre, les FARC n’ont pu être vaincues par les armes, malgré des bombardements de l’armée de l’air. Elles ont toujours résisté. C’était un match nul du point de vue militaire. C’est ce qui a poussé toutes les parties vers la table de négociation en 2012.