La difficile démobilisation des guérilleras des FARC

Des guérilleras assistent à une formation en février 2016.
Photo: Luis Acosta Agence France-Presse Des guérilleras assistent à une formation en février 2016.

La paix en Colombie est aussi une affaire de femmes. « Nous, les femmes insurgées, nous nous sommes battues comme les hommes. Une fois la paix signée, nous continuerons à lutter contre l’injustice sociale et à défendre les droits des femmes », explique la jeune commandante guérillera Manuela Marin. Elle s’apprête à déposer les armes et à reprendre la vie civile. L’accord de paix définitif entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC, extrême gauche) et le gouvernement de Juan Manuel Santos devrait être signé dans les semaines qui viennent, après presque quatre ans de tractations.

« L’accord tient compte de la situation spécifique des femmes et c’est une première mondiale : aucun accord de paix ne s’en était jamais soucié », affirme Maria Paulina Riveros, membre de l’équipe gouvernementale de négociateurs depuis 2014.

« Quand les FARC se sont créées en 1964, il y avait 48 hommes et deux femmes », rappelle Mme Marin. Aujourd’hui, 40 % des effectifs de l’organisation armée sont des femmes, miliciennes ou combattantes. Au sein de l’armée colombienne, la proportion n’atteint pas 5 %. Mais la direction des FARC reste masculine. La délégation des négociateurs à La Havane aussi. « Ici, tout au long des négociations, les guérilleras ont joué un rôle très actif », confirme Humberto De la Calle, chef de l’équipe gouvernementale.

Quand les représentants des deux camps s’assoient à la table des négociations, fin 2012, il n’y a que des hommes. Ce qui suscite un tollé parmi les organisations de femmes en Colombie. Le gouvernement nomme deux femmes dans sa délégation. Une sous-commission est créée pour traiter des questions de « genre » : en Colombie, le terme a depuis longtemps fait son entrée dans le discours des politiques publiques.

« Perspective de genre »

La sous-commission et ses douze membres entament immédiatement leurs travaux. Déjà négocié, l’accord sur la « réforme rurale intégrale » a été passé à la loupe. « Un mot change parfois beaucoup de choses. Préciser que les hommes ET les femmes auront accès à la titularisation des terres ou aux crédits agraires peut changer la vie de bien des familles paysannes », souligne Mme Riveros.

Tous les chapitres de l’accord ont donc pris en compte la « perspective de genre », notamment celui sur les victimes du conflit armé. Les femmes à qui la guerre a pris un mari, un fils, plusieurs enfants, leurs terres ou tout à la fois, sont légion. Il y a aussi les milliers de victimes de violences sexuelles. « Dans l’imaginaire social, la guerre reste le fait des hommes, et les femmes qui ont pris les armes sont stigmatisées, rappelle Mme Riveros. Il faut en tenir compte lors de la réincorporation des guérilleras à la vie civile. »

« Pourriez-vous engager une guérillera comme employée domestique ? » Posée dans le cadre d’une enquête journalistique, la question exaspère Manuela Marin. « Les médias et leurs patrons se trompent s’ils croient que nous envisageons de devenir leurs bonnes », assure la jeune femme. Au sein de la sous-commission du genre, les affrontements ont parfois été rudes. Le féminisme ne fait pas disparaître la haine de classe.

« Nous avions un objectif commun : le pouvoir des femmes indépendamment de leur condition sociale. Les guérilleras ont été très cordiales avec moi », affirme Juanita Millan, lieutenante de la marine, seule militaire de la sous-commission. « Entre armées, on se comprend facilement », ajoute-t-elle.

« Les FARC sont une armée, certes très hiérarchisée, mais qui prétend, sur le papier, pratiquer l’égalité hommes-femmes », précise Mme Riveros, chargée des droits de la personne au ministère de l’Intérieur.

« Dans le maquis, tout le monde combat, tout le monde fait la cuisine, raconte Yadira, entrée dans les FARC quand elle était encore mineure. Évidemment qu’il y a du machisme. Les hommes, ce n’est pas facile de les changer. Mais moi, je n’ai jamais lavé le linge de personne et je n’ai pas eu à servir un mari à table pour avoir de quoi manger. »

Les guérilleras sont-elles obligées d’avorter, comme le racontent celles qui désertent ? « Une femme qui prend le maquis sait à quoi elle s’engage. Les guérilleras qui tombent enceintes avortent en général de leur plein gré. Exfiltrer une femme enceinte est parfois impossible, et mener à terme une grossesse au sein d’une unité encerclée par l’armée mettrait en danger tous les camarades », justifie Alejandra Nariño, une Néerlandaise qui a rejoint les FARC en 2001.

« Pourquoi la presse s’intéresse-t-elle autant au fait que les guérilleras avortent ? Les gamines qui ont des enfants à 13 ans, cela ne vous choque pas ? » interroge Mme Marin. Et de soutenir que c’est souvent pour fuir les mauvais traitements ou la violence sexuelle intrafamiliale que les adolescentes des campagnes rejoignent la guérilla.

Avortements forcés

 

Un rapport du parquet, dévoilé le 16 juillet, s’est penché sur les crimes sexuels commis par les FARC. Le document dénonce la politique de contraception obligatoire et d’avortements forcés pratiquée par l’organisation. Il fait état de 232 cas d’agressions sexuelles commises contre des mineurs au sein des FARC entre 1979 et 2014. Le procureur Jorge Perdomo a ainsi révélé le témoignage d’une guérillera recrutée à l’âge de 10 ans et violée par le chef de son unité.

À La Havane, les deux commandantes guérilleras Victoria Sandino et Antonia Sanin ont vivement réagi, dénonçant un « montage » du parquet et une volonté « d’attaquer le processus de paix ». « Faute d’avoir pu nous éliminer militairement, le pouvoir cherche à nous discréditer politiquement par tous les moyens, s’indigne Manuela Marin. Le procureur se base sur le témoignage de guérilleras qui ont déserté. Il ne se pose pas la question de savoir pourquoi nous sommes autant à être restées dans le maquis ? Il nous prend pour des idiotes soumises ? »

Ses camarades reconnaissent que « des agressions ont pu être commises », mais, disent-elles, « la violence sexuelle n’a jamais été une politique de l’organisation ». L’accord de paix prévoit la mise sur pied d’une commission de la vérité. Du travail l’attend.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

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