Une radio de Buenos Aires folle, folle, folle

«La libre expression sans censure, c’est ça, La Colifata!», affirme Eduardo Codina
Photo: Antoine Char «La libre expression sans censure, c’est ça, La Colifata!», affirme Eduardo Codina

Aux yeux de la société, ils n’existent pas. Ils sont fous. Enfermés dans un hôpital psychiatrique de Buenos Aires. Depuis 1991, une radio leur donne la parole chaque semaine. La Colifata se veut une thérapie par les ondes.

Casquette bleue vissée au sommet d’un crâne légèrement dénudé, Eduardo Codina, 52 ans, longe à grands pas les corridors aux murs lézardés de La Borda. Il est 14 h. Comme tous les samedis depuis 22 ans, il prend le micro pour commenter l’actualité de la semaine.

« J’attends avec impatience ce jour pour m’exprimer », explique le commentateur vedette de Radio Colifata, en rejoignant une quinzaine de compañeros assis en demi-cercle sur des chaises blanches en plastique dans la cour du plus grand hôpital psychiatrique de Buenos Aires.

Tous souffrent de schizophrénie ou de psychose à des degrés divers. Presque tous fument et boivent du maté, une infusion traditionnelle issue de la culture des Guaranis, source de bien-être physique et de plaisirs partagés. Quelques-uns déambulent, le regard lointain. Il y a de la fébrilité dans l’air en ce début d’hiver austral.

Photo: Wimpy Salgado Alfredo Olivera, le fondateur de La Colifata

Codina s’approche de la vieille console du studio à l’air libre et scrute de ses yeux délavés le tableau blanc où sont inscrits les sujets du jour : lecture d’un poème, discussion philosophique, échanges politiques, sport (le fútbol, bien sûr) et… faire l’amour par télépathie, est-ce possible ? Les réponses sont allées dans tous les sens…

Pendant trois heures, de 14 h à 17 h, les patients pouvant tenir un discours cohérent comme Codina sont sur les ondes de La Colifata, argot de Buenos Aires pour dire « dingue ».

« C’est sur un mode humoristique qu’il faut prendre ce mot », précise Alfredo Olivera, 50 ans, le fondateur de la première radio au monde émettant à partir d’un hôpital psychiatrique. « On essaie de faire en sorte que les sujets choisis soient d’actualité, intéressants et assez captivants pour rassembler les gens. »

Une trentaine de radios semblables existent aujourd’hui en Amérique latine et en Europe « Le 3 août, nous fêterons notre 25e anniversaire ! », lance fièrement le psychologue argentin. Un milagro. Oui, un vrai miracle. « Nous avons démarré avec des moyens rudimentaires, sans antenne ni fréquence de transmission. »

Au début, la direction de l’hôpital voyait d’un mauvais oeil l’occupation de sa cour par la « radio pirate » émettant sur 250 mètres. Elle a fini par la laisser se développer seule, sans chercher à l’institutionnaliser.

Manu Chao

Une quarantaine de stations argentines, ayant une audience de sept millions d’auditeurs, retransmettent quelques minutes d’enregistrement des émissions du samedi dans la cour de La Borda qui commencent toujours par de la musique se mêlant aux cris de grandes perruches vertes juchées sur les branches d’eucalyptus des jardins de l’hôpital.

Manu Chao est à l’honneur. Après tout, le chanteur français d’origine espagnole est fou de La Colifata.

Photo: Antoine Char «Je suis une croix!», dit l'animateur vedette de La Colifata, Eduardo Colina.

Quelques-unes de ses chansons ont été enregistrées avec des patients de La Borda.

Avant de prendre la parole, les « colifatos » dansent pendant quelques minutes. Le micro passe ensuite d’une main à l’autre : d’une voix pas toujours bien assurée, ils se présentent à leurs auditeurs qui, au fil des ans, sont passés du stade « voyons ce que disent les fous » à « c’est intéressant ! », rappelle Olivera.

En moyenne, 600 patients s’expriment chaque année au micro de La Colifata, qui a pour devise « puentes donde hay muros » (« des ponts où il y a des murs »). « La Colifata, c’est l’oeuvre de ma vie ! », note encore le psychologue.

En rendant la parole aux patients de La Borda, la radio qu’il a créée (financée par des dons, elle tire toujours le diable par la queue) permet à une trentaine d’entre eux de sortir de l’hôpital tous les ans. Eduardo Codina est de ceux-là. « Être interné, c’est être emprisonné », rappelle-t-il, amer.

Quand il prend le micro, il est souvent accompagné de Julio Rivero, 49 ans (« On me disait que je n’existais plus avant La Colifata »), de Diego Alberto Oliveri, 59 ans (« La Colifata, c’est ma famille ! ») et de Hugo Lopez, 62 ans. Ce dernier n’a jamais la langue dans sa poche. « Je n’aime pas le néo-libéralisme. Ce système ne se soucie guère des gens. » Interné pendant une vingtaine d’années, il le rappelle pratiquement tous les samedis.

L’Argentine a depuis le 11 décembre dernier un président conservateur, Mauricio Macri. Ancien maire de Buenos Aires, il a tout fait pour fermer La Borda où logent un millier de patients dans des conditions hygiéniques d’un autre siècle. La Colifata aurait pu alors perdre sa voix : tous les patients de La Borda, fondé en 1863, devaient été redirigés vers des cliniques privées.

« Je suis Messi ! »

Après que Codina, Rivero, Oliveri et Lopez se sont escrimés avec les mots en racontant des tranches de leur vie et en critiquant les grands médias qui-parlent-rarement-des-pauvres-et-marginalisent-les-malades- mentaux, la musique reprend l’antenne pendant cinq bonnes minutes.

Quelques « colifatas » se lèvent et dansent. L’un d’entre eux vient d’apprendre qu’à la Copa America, l’Argentine avait écrasé le Panama 5-0.

Photo: Antoine Char Les participants s'assoient en demi-cercle dans la cour de l'hôpital psychiatrique, attendant leur tour pour commenter.

« Je suis Messi ! », répète-t-il en embrassant ses collègues.

Ce jour-là, la grande vedette du football argentin et mondial avait étalé toute sa classe en marquant trois buts.

Eduardo Codina était ailleurs. Il somnolait. Cela lui arrive souvent après un grand effort intellectuel.

En sortant des bras de Morphée, il plonge dans la lecture de ses messages sur son cellulaire. Il en reçoit une soixantaine par mois. « J’ai un auditoire! »

Voilà ce que recherchent les internés de La Borda, délaissés par leurs familles et la société. Quand ils prennent le micro, tout sort. Ils ne sont plus hors du temps. Pendant quelques heures, ils vivent. Leurs paroles ne sont plus mises à mort. Souvent, elles sont même « plus pertinentes que certains commentaires d’auditeurs de stations de radio », note Sebastián Lacunza, l’éditeur du Buenos Aires Herald, le quotidien de langue anglaise de la capitale argentine.

Les voix singulières sortant des micros de La Colifata plaisent par leur spontanéité et leur liberté de ton. « La libre expression sans censure, c’est ça, La Colifata ! », conclut Eduardo Codina. Aujourd’hui, il ne porte pas son t-shirt rouge sur lequel est écrit « todos tenemos derecho de ser felices ».

Mais le message est bien ancré dans sa tête et dans celle de tous les « colifatos » : « Nous avons tous le droit d’être heureux. »

1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 5 juillet 2016 07 h 31

    Mais... mais...

    Mais... mais... mais, serions-nous tous donc des humains ?
    Egaux en légitimité de vivre, à défaut de l'être en droits ?

    Serions-nous tous des humains pour pouvoir être entendus ainsi ?

    "Ben s't'affaire !," en lisant ces lignes et en pensant aux initiateurs de cette radio, "je pense que oui", répondit le lecteur.

    Tourlou !