Kuczynski, technocrate élu par défaut

C’est dans un mouchoir de poche que Pedro Pablo Kuczynski a remporté le 5 juin dernier le deuxième tour de la présidentielle péruvienne : 50,124 % des voix contre 49,876 % pour Keiko Fujimori. Il défait ainsi in extremis la fille d’Alberto Fujimori, le président du Pérou de 1990 à 2000 aux élans autoritaires qui purge aujourd’hui une peine de 25 ans en prison pour corruption et crime contre l’humanité. Que faire de ce retour au pouvoir échappé de justesse par le clan Fujimori ? Et des défis qui attendent le nouveau président ? Réponses d’Alberto Vergara, politologue chercheur à l’Université Harvard et boursier postdoctoral Banting.

Pedro Pablo Kuczynski a gagné, certes. Reste que pratiquement la moitié de la population a souhaité le retour au pouvoir du clan d’Alberto Fujimori. Comment expliquer la popularité du fujimorisme ?

Je ne dirais pas que ces électeurs voulaient le retour d’un clan en soi, ni, bien sûr, de la corruption et du crime. Ils cherchaient des solutions concrètes à leurs problèmes réels. Il faut distinguer entre les leaders du fujimorisme et ses électeurs.

Cette popularité repose sur deux éléments. D’abord, bien qu’Alberto Fujimori soit en prison, celui-ci demeure pour de nombreux Péruviens l’homme qui, dans les années 1990, a défait l’insurrection armée du Sentier lumineux et remis de l’ordre économique dans un pays en faillite.

Ensuite, Keiko Fujimori, sa fille, s’est attelée à construire son parti durant la dernière décennie. En 2006, elle était la députée avec les résultats électoraux les plus élevés au pays. En 2011, elle a obtenu 21 % des voix au premier tour de la présidentielle et, cette fois-ci, 40 %. Son résultat substantiel au deuxième tour est donc la somme de l’héritage de la « marque » fujimoriste, associée à la capacité d’assurer l’ordre, et d’un long travail politique.

Peu populaire au début de la campagne, Kuczynski aurait finalement été élu en sa qualité de « rempart contre l’autoritarisme » qu’incarnait sa rivale aux yeux de plusieurs. Cette image de démocrate est-elle fondée ? Que dit son programme politique ?

Cette image est fondée, car dans sa très longue carrière politique, qui remonte jusqu’aux années 1960, Kuczynski n’a jamais oeuvré pour une dictature au Pérou. Ce fait d’armes a en effet été mis en relief par sa rivale, intimement liée à l’autoritarisme de son père.

Cela dit, Kuczynski est un démocrate par ses actions, mais aussi un technocrate libéral. Il est ainsi beaucoup plus obsédé par la croissance économique et par la modernisation du pays que par la démocratie, les droits de la personne ou la citoyenneté. On a d’ailleurs pu observer lors du deuxième tour de la présidentielle que le technocrate libéral qu’il est a dû apprendre très vite le vocabulaire républicain afin de pouvoir battre Keiko Fujimori. Son programme politique est plus près de celui d’un économiste modernisateur que d’un réformiste démocrate. Bien entendu, il ne s’agit pas nécessairement d’une contradiction, c’est une question d’emphase.

Sur le plan économique, le Pérou est un îlot de croissance en Amérique latine. L’activité minière y occupe une place prépondérante. Quels sont les principaux défis qui attendent ici le nouveau président ?

Alors que plusieurs économies latino-américaines sont en voie de se contracter, l’économie péruvienne va maintenir une croissance oscillant entre 3 % et 4 %, ce qui est très positif. L’économie n’est donc pas le plus grand problème au pays ; depuis 15 ans au moins, la gestion de l’économie est assez solide.

Les problèmes qui s’imposent sont plutôt politiques et institutionnels. Kuczynski va devoir faire face à un parlement où son parti est très minoritaire (13 %) et où le fujimorisme domine fortement (56 %). Il ne dispose pas non plus d’un parti solide, ce qui le prive de liens avec la société. Devant les conflits sociaux, qui ne sont pas rares et qui se cristallisent surtout autour des grands investissements miniers, cette lacune est un handicap politique majeur pour le nouveau gouvernement.

Enfin, Kuczynski doit construire sa légitimité personnelle. Bien qu’il ait remporté l’élection, le monde retient surtout que Keiko Fujimori l’a perdue. Peu de gens ont été réellement séduits par le candidat lors de la campagne ; ils ont surtout voté contre Fujimori. Kuczynski doit maintenant révéler aux électeurs pour quoi ils ont voté.

 

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