Le cheval de Troie haïtien

Photo: Jonathan Boulet-Groulx

C’était jour d’élections générales le 15 mai dernier. Tous les Dominicains étaient conviés aux urnes pour choisir leur président, leurs députés et sénateurs, et même leurs représentants municipaux. Tous ? Non : des milliers d’entre eux, dont la carte d’identité n’était plus valide, ont dû garder pour eux leurs opinions politiques.

C’est sans doute l’une des conséquences les plus perverses de la sentencia de 2013 : les Dominicains dénationalisés qui auraient voulu transporter leur mécontentement sur l’arène politique ne peuvent paradoxalement ni se présenter, ni voter. Les grands partis le savent bien puisque le sujet a provoqué un tollé à l’étranger, mais il a été à peine abordé pendant la campagne.


Selon le conseil électoral, le registre des électeurs n’a crû que de 4 % en 2016, alors qu’il progresse normalement de 14 % par année en moyenne. Cette chute s’explique par les dizaines de milliers de Dominicains qui n’ont pas reçu leur document d’inscription.

Pour la droite nationaliste, c’est une énorme victoire. Déjà en 2005, le chef du Parti national progressiste Pelegrín Castillo écrivait qu’il fallait « éliminer le vote irrégulier des Haïtiens des processus électoraux », qui, selon lui, expliquait « l’indécision et la faiblesse des politiques publiques face à la question haïtienne ». En 2009, il disait craindre l’établissement durable d’une minorité haïtienne capable de se constituer en parti politique « de base ethnique ».

La communauté internationale

Les Dominicains d’origine haïtienne, même s’ils n’ont jamais mis les pieds en Haïti, constituent selon M. Castillo un cheval de Troie par lequel Haïti espère secrètement reconquérir la partie orientale de l’île, qu’elle a perdue en 1844. « Pour nous, ce n’est plus de l’immigration, c’est de l’occupation, tranche le candidat à la présidence défait aux dernières élections. Ça pourrait causer une guerre. »

Il en veut particulièrement à la communauté internationale, qui, au lieu de prendre ses responsabilités historiques vis-à-vis d’Haïti, s’est rabattue jusqu’à maintenant sur une « solution dominicaine » au problème haïtien : encourager l’émigration massive des Haïtiens vers la République dominicaine.

« Dans les 20 dernières années, notre pays a assumé le rôle d’État tampon pour Haïti et ça n’a fait qu’alimenter l’irresponsabilité des dirigeants haïtiens et de la communauté internationale », dit-il. Pour signifier aux grandes puissances qu’il n’y aura pas de solution dominicaine à la faillite d’Haïti, M. Pelegrín milite depuis des années pour qu’on érige un mur à la frontière, à l’instar des États-Unis.

Le miséreux, bouc émissaire du pauvre


Nombreux sont ceux qui ont souligné l’hypocrisie du discours nationaliste dominicain, qui, en montrant du doigt une communauté haïtienne déjà appauvrie et extrêmement vulnérable, a détourné l’attention du public des véritables problèmes que connaît le pays, dont les inégalités de richesse et la corruption qui gangrène toutes les institutions de l’État.

L’affaire des « verdicts à vendre », qui a révélé l’existence d’un « cartel » de juges au service des accusés les plus riches, ou encore le détournement de millions de dollars par le sulfureux sénateur Felix Bautista — le quatrième plus important scandale de corruption de 2015, selon l’organisme Transparency International — ont ainsi été largement enterrés par les tirades patriotiques sur la menace haïtienne.

Dans le quartier populaire de Villa Juana, à Santo Domingo, des lignes de jeunes Dominicains oisifs traînent près des bureaux de vote, adossés aux murs. Qu’attendent-ils donc ? « J’attends qu’un des partis m’offre 400 ou 500 pesos [11 à 14 $] », dit Felix, 19 ans, casquette des Bulls de Chicago et t-shirt Adidas. « Je vais voter pour le premier parti qui m’offre de l’argent », ajoute son voisin Alan, 18 ans. La démocratie dominicaine souffre bel et bien, mais c’est d’un mal beaucoup plus profond que le soi-disant « vote haïtien ».
 

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4 %
Selon le conseil électoral, le registre des électeurs n’a crû que de 4 % en 2016, alors qu’il progresse normalement de 14 % par année en moyenne. Cette chute s’explique par les dizaines de milliers de Dominicains qui n’ont pas reçu leur document d’inscription.

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