«Les Haïtiens, c’est un "business" dans ce pays»

Photo: Jonathan Boulet-Groulx

Avec les fortes pluies printanières, le sol rocailleux s’est recouvert d’un étang de boue grise. Il est à peine 10 h et le soleil plombe déjà sur le poste frontalier de Malpasse. Trois militaires de la sécurité frontalière, mitrailleuse en bandoulière, font entrer au compte-gouttes les Haïtiens massés au portail. La plupart sont venus faire le plein de denrées dominicaines au marché binational pour le compte de commerçants de Port-au-Prince. Mais certains ont une autre idée en tête : entrer illégalement en territoire dominicain et, avec un peu de chance, atteindre la capitale, Santo Domingo.

Angelín, un agent de l’immigration assis à l’ombre, en est bien conscient. « S’ils n’ont pas leurs documents, ils devront payer, dit-il. À chacun des points de contrôle, ils devront donner 100, 200, parfois 300 pesos [3 à 8 $] aux militaires de garde. » Pour avoir fourni cette information, Angelín demande d’ailleurs « un petit quelque chose », sous prétexte qu’il a faim.

Les Haïtiens qui n’ont pas leurs documents doivent payer les militaires de garde à chacun des points de contrôle

 

Tout près du bâtiment de l’immigration, de jeunes Dominicains, casquette et lunettes fumées, se taquinent et se bousculent sous le regard amusé des militaires. « Ce sont des volontaires, dit un agent du renseignement frontalier en polo rose. Ils aident les Haïtiens avec l’immigration, à s’intégrer au pays. Souvent, les Haïtiens ne savent pas trop où aller. »


En réalité, ce sont des buscones, de petits escrocs à la recherche de proies faciles. Se faisant passer pour des agents migratoires, ils confisqueront le passeport des Haïtiens trop crédules et ne le leur rendront qu’après les avoir complètement ruinés.

Une dispute éclate parmi eux à propos d’une dette impayée. L’un ramasse une roche, l’autre tire un couteau de sous son t-shirt… L’officier de la sécurité frontalière, qui sirote à son poste une bière haïtienne tiède, leur ordonne de se calmer. La scène s’évanouit aussitôt dans un bruyant nuage de diesel.

Près de la file des voyageurs qui patientent à l’immigration, Miguel aussi attend ses « clients ». « Je les aide à remplir leur formulaire car plusieurs ne savent pas lire », dit-il. Ça tombe bien pour Miguel : le formulaire est disponible en espagnol et en anglais, mais pas en français ni en créole. « Ils me donnent 50 ou 100 pesos [1,50 à 3 $], c’est selon. »

Quant aux sans-papiers, ils savent que l’argent ouvre les portes mieux que n’importe quel passeport. Après avoir payé 500 ou 600 pesos (14 à 17 $) pour passer les points de contrôle jusqu’à la ville de Jimaní, ils pourront trouver un chauffeur de bus prêt à les emmener jusqu’à Santo Domingo, moyennant la somme exorbitante de 6000 pesos (170 $). Ils iront alors rejoindre leurs compatriotes illégaux sur les chantiers de construction de la capitale, jusqu’à ce qu’ils se fassent épingler par un agent de mauvaise humeur.

D’ailleurs, une camionnette blanche du Contrôle migratoire s’est frayé un chemin parmi les tap-taps et les motoconchos. À son bord, un arrivage de déportés. Une dizaine d’hommes et de femmes — dont une fillette — débarquent de la boîte, l’air dépité, et passent la frontière sans se retourner. Pour ceux-là, tout est à refaire.

Dans cette région frontalière, la migration clandestine tourne comme une grande roue, et elle fait décidément vivre bien du monde. Comme le disait une dame rencontrée dans un autobus de la capitale, « Ayisyien yo se bysnès nan pèyi a » « Les Haïtiens, c’est un business dans ce pays ».
 

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