Le retour vers nulle part

Photo: Jonathan Boulet-Groulx Cely Jean et quelques-uns de ses enfants, au camp de Parc Cadeau II

Un jour de juin 2015, Cely Jean a rangé son chaudron et ses assiettes dans sa cuve de plastique, l’a hissée sur sa tête puis a quitté la ville dominicaine de Pedernales avant l’aube, avec son mari Jean-Pierre Jean et leurs sept enfants. La veille, Cely avait vu un homme, un Haitiano, se faire poignarder par une foule en colère. Il était temps de partir.

Avec pour seules provisions quatre bananes, ils ont traversé à pied la rivière qui sépare Haïti et la République dominicaine. Il était près de 8 h quand ils ont aperçu un camp formé de huttes éparses, construites avec des branches d’arbre et recouvertes de toiles et de tissus, de bâches, de cartons. Les courtepointes bariolées de la misère.

Cely et les enfants ont erré parmi les arbustes à la recherche de grosses branches pour commencer à se construire à leur tour dans le camp de Parc Cadeau II. La première nuit, ils ont dormi tous les neuf sur des toiles, par terre. Ils ne connaissaient personne. Le deuxième jour, ils se sont fabriqué un abri de toiles et de tissus. Puis des lits, avec des branches et du carton. Cely a trouvé des vêtements parmi les déchets du marché d’Anse-à-Pitres, le village le plus proche.

Ils se sont liés avec la voisine, Luciane Charles, une dame qui fredonne des chants d’église. Ensemble, ils veillent les uns sur les autres. Ce n’est pas toujours suffisant. Un jour qu’elle s’était éloignée, Cely s’est fait voler sa cuvette de plastique dans laquelle il y avait ses vêtements, son chaudron et sa vaisselle, mais aussi ses papiers d’identité ainsi que ceux de ses enfants. Eux qui vivent à peine, plus rien maintenant ne témoigne de leur existence.


À 29 ans, Cely ignore comment s’écrit son nom. Elle s’occupe des enfants, leur invente des jeux dans ce camp jonché de détritus, cerné de collines rocheuses où pointent les cactus. Son mari, Jean-Pierre, travaille pour un agriculteur dominicain dans un champ de l’autre côté de la frontière. On lui donne 125 pesos par jour (3,50 $). « Si ce n’était que de moi, je resterais ici pour toujours, avec les Haïtiens, et les pagnols [espagnols] pourraient vivre entre eux, chacun de son côté, dit-elle. Mais ce n’est pas comme ça, la réalité. »
 

Des adieux sans départ


À l’autre extrémité du camp, Wilson Espinal passe ses journées assis sur une roche, les yeux vidés par la faim. Malgré les lynchages et la rumeur des massacres à venir, il avait décidé de rester en République dominicaine pour travailler sur un chantier près de San Pedro de Macorís, dans l’est de l’île. Mais un jour de décembre qu’il revenait chez lui pour dîner, un minibus s’est arrêté et des agents l’ont embarqué avec une vingtaine d’autres Haitianos. Il avait pour tout bagage 400 pesos (11 $) et ses vêtements de travail.

Ils ont roulé toute la journée. Le soir venu, on les a emmenés dans une maison pour la nuit, sans rien leur donner à boire ou à manger. Ils ont dormi directement sur le ciment. Avant l’aube, ils ont repris la route. Ils sont arrivés au poste frontalier de Pedernales vers 9 h.

Ils ont marché jusqu’au camp de Parc Cadeau II, silencieux exode de miséreux en haillons. La première nuit, Wilson a dormi chez un étranger. Le lendemain, il a trouvé du bois et du carton pour se bâtir un abri. Pendant quelque temps, il a produit et vendu assez de charbon pour s’acheter des toiles à l’Anse-à-Pitres. Jusqu’au jour où il est tombé d’un cocotier et s’est cassé deux côtes. Depuis, il surveille le charbon des autres. On lui donne 25 gourdes par sac (0,50 $).

Wilson regarde sans les voir les collines verdoyantes qui encerclent le camp. Il devra retourner en République dominicaine. « Il n’y a rien pour moi en Haïti », dit-il. Ni pour personne dans ce camp, d’ailleurs. De l’autre côté de la rivière, au moins, il y aura toujours quelqu’un pour les exploiter.
 

Pour voir la version grand format de ce reportage, cliquez ici

Régulariser les étrangers

Le Plan national de régularisation des étrangers est entré en vigueur le 1er janvier 2014 et s’est terminé le 17 juin 2015. Son objectif était de régulariser la situation de quelque 450 000 immigrants haïtiens en République dominicaine.

Pendant ces 18 mois, 280 000 ont tenté de s’inscrire, 230 000 demandes ont été acceptées et 184 000 visas temporaires ont été émis. Mais une poignée d’Haïtiens seulement ont obtenu la résidence permanente, essentielle pour enregistrer leurs enfants comme Dominicains.

Les autorités avaient prévenu : à partir du 17 juin 2015, tout immigrant qui n’aurait pas régularisé sa situation serait passible de déportation. À l’approche de la date fatidique, une véritable campagne de peur grondait dans tout le pays, relayée par les médias, qui ont rapporté des violences, des lynchages, des massacres. Ceux-ci font rarement la différence entre Haïtiens et Dominicains nés de parents haïtiens, renforçant les amalgames racistes et ciblant l’ensemble de la communauté haïtienne plutôt que les seuls sans-papiers. En deux mois à peine, 70 000 immigrants sont retournés « volontairement » en Haïti.

Puis, en août 2015, les déportations commençaient officiellement. Selon les derniers chiffres des autorités dominicaines, 35 000 personnes auraient été « rapatriées » depuis. Avec les départs « volontaires », ce sont 113 000 Haïtiens qui auraient quitté le pays depuis juin dernier.


À voir en vidéo

Consultez la suite du dossier

Ceux qui n'existent pas

Ceux qui n'existent pas

Le soleil écrasant de l’après-midi s’est adouci au batey Canutillo. Ses habitants sortent graduellement de leur torpeur....