Rio a la fièvre, mais pas olympique

Entre les infrastructures bancales, les virus agressifs, la contamination des eaux, la crise politique qui secoue le pays et la morosité économique, les habitants de Rio de Janeiro n’ont pas le coeur à la fête. À l'ombre des stades, la ville égrène les 62 jours qui la séparent des JO.

L’architecte brésilien de renommée mondiale Oscar Niemeyer doit s’être retourné dans sa tombe il y a quelques semaines. Sa célèbre autoroute, qui longe l’océan Atlantique dans le quartier São Conrado, a été aux premières loges d’un accident causé par une erreur d’ingénierie… olympique.

Le 21 avril, un tronçon de 20 mètres d’une nouvelle piste cyclable construite à flanc de rochers tout à côté de l’avenue Niemeyer a été soulevé de ses piliers par une vague de quatre mètres puis jeté dans le vide. Deux cyclistes sont morts noyés.

« Je suis entièrement responsable de ce désastre, avait admis le maire de Rio, Eduardo Paes, au lendemain de la tragédie. Ultimement, c’est la ville de Rio qui a octroyé ce contrat et qui est responsable de s’assurer qu’il a été exécuté selon les règles de l’art. »

À 62 jours de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Rio, les cicatrices de ce legs olympique sont encore béantes. Le tronçon emporté par la mer n’a toujours pas été reconstruit. On attend que les ingénieurs mandatés par la Ville accouchent d’une structure « Niemeyerienne ».

La seule fièvre que je ressens pour l’instant, comme bien d’autres ici, c’est celle qui vient avec le Zika, la grippe H1N1, la dengue ou le chikungunya

 

Mais ce fiasco préolympique a eu l’effet d’un électrochoc pour les autorités. Depuis, des inspections minutieuses des neuf installations olympiques déjà complétées ont été ordonnées. Les six autres, complétées entre 83 % et 98 %, sont inspectées et surveillées afin qu’on ne tourne pas les coins ronds dans ce sprint final de finalisation des travaux.

Dans le centre historique de Rio, les préoccupations sont ailleurs. Des peintres s’affairent à donner une dernière couche de peinture aux fameux arcs de Lapa, sur lesquels déambule à nouveau le petit tramway de Rio.

Le service de navette qu’assure le tramway entre le centre historique et la montagne de Santa Teresa était interrompu depuis 2011 après que l’État de Rio eut ordonné une réfection complète des rails et des voitures. À cette époque, la négligence d’un mécanicien avait provoqué une panne de frein au moment où un tramway dévalait la montagne. Ce dernier avait terminé sa course folle dans un mur de béton, tuant 6 personnes et en blessant 53 autres.

Soucis de santé

À la clinique familiale de l’hôpital do Carmo, au pied des Arcs, Maria Torres da Silva, 82 ans, attend patiemment qu’on lui administre le vaccin contre la grippe H1N1. « Mon agente de santé communautaire est venue chez moi hier pour m’aviser qu’il faut que je reçoive ce vaccin. Ils disent à la télévision que plusieurs personnes en sont mortes déjà », raconte la frêle dame, le regard inquiet.

Depuis février, 679 personnes ont succombé au virus H1N1 au Brésil alors que l’an dernier, on enregistrait 36 décès. C’est l’État de São Paulo qui demeure le plus affecté avec 310 décès alors que celui de Rio en a enregistré 34 jusqu’à présent.

Comme si le pays n’en avait pas déjà plein les bras avec l’épidémie au virus Zika, ce sont donc maintenant les cas suspects de grippe H1N1 qui commencent à se pointer aux salles d’attente des cliniques de soins de première ligne.

À quelques coins de rue du stade Maracanã où se tiendront les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux, Danielle Serrão somnole sur une chaise de la superclinique publique du quartier Tijuca. « Ça fait au moins deux heures que j’attends et il y a encore deux personnes à voir avant moi, soupire la jeune femme au front suintant. Je ne sais pas ce que j’ai. »

Selon le ministère de la Santé, le virus Zika est responsable de 1489 cas de microcéphalies chez des nourrissons brésiliens depuis 2015, tandis que 3162 autres cas suspects font l’objet d’une enquête.

La situation est préoccupante à un point tel que la semaine dernière, 150 scientifiques issus d’une dizaine de pays — dont le Brésil — ont interpellé l’Organisation mondiale de la santé pour qu’on reporte les Jeux de Rio.

« On fait courir un risque inutile quand 500 000 touristes étrangers de tous les pays viennent assister aux Jeux, ont alerté les signataires de la missive. [Ils] peuvent être infectés par le virus et revenir chez eux, où l’infection peut alors devenir endémique. »

Mais ni l’OMS ni le médecin en chef des Jeux de Rio ne croient qu’il faut reporter l’événement. On recommande aux femmes enceintes d’éviter les zones touchées par le virus tout en rappelant qu’à Rio, des opérations d’arrosage pour éliminer les foyers d’éclosion ont lieu depuis des mois et seront effectuées tous les jours durant les Jeux.

Encore la pollution

C’est d’ailleurs ce que faisaient jeudi matin des employés municipaux sur la promenade de la marina da Gloria, où l’on oublie vite l’image bucolique de l’endroit tellement une odeur nauséabonde d’égouts prend à la gorge.

La Marina sera l’hôte des compétitions de voile en août prochain. Mais la promesse faite en 2010 de la dépolluer, tout comme le reste de l’immense baie de Guanabara en guise de principal legs olympique, ne sera pas réalisée.

Depuis 1992, l’État de Rio a tout au plus réussi à faire passer de 20 % à un peu plus de 50 % le nombre de résidences raccordées à des usines d’épuration toutes neuves. Les égouts d’un peu moins de la moitié des résidences de 10 millions d’habitants de la grande région métropolitaine de Rio sont toujours déversés dans la baie.

À quelques rues de la marina, face à la place Cinelândia dans le centre-ville, Pedro Gonçalves marche au pas de course le long des voies ferrées du nouveau système de train léger sur rail. Il tente de rattraper son retard vers le bureau.

De l’autre côté des rails, une fourmilière d’ouvriers s’active pour tenter de terminer l’infrastructure de 42 stations, elle aussi en retard sur son échéancier.

« Il y a malheureusement une vision très négative par rapport aux Olympiques en ce moment, autant politiquement qu’économiquement. Mais je ne pense pas que ça va perturber les Jeux, analyse le jeune professionnel. C’est vrai que le pays est en crise et qu’on a investi beaucoup d’argent, mais regardez ici… Nous avons quand même réussi à améliorer grandement les infrastructures de notre ville, et ça, ça va rester. »

Crise économique et politique

De 7,5 % de croissance en 2010, le Brésil a sombré en récession il y a un peu plus d’un an, frappé durement aussi par la chute du baril de pétrole et le scandale milliardaire de corruption au sein de la société d’État Petrobras.

Une crise économique qui a poussé plus d’une dizaine de millions de Brésiliens au chômage et qu’une majorité de la population attribue à l’incompétence de la présidente de gauche, Dilma Rousseff, réélue de justesse en 2014 dans un pays plus que jamais polarisé.

Il y a quelques semaines d’ailleurs, le Sénat a entériné une décision exceptionnellement rare, prise initialement par la Chambre des députés pour forcer l’héritière de l’ex-président Lula à quitter le pouvoir et subir un procès en destitution.

On reproche à la présidente d’avoir maquillé les comptes publics pour donner une meilleure image des finances du géant sud-américain. Une manoeuvre comptable pourtant utilisée par plusieurs de ses prédécesseurs par le passé sans que ça ait soulevé la moindre indignation.

« Je pense que Dilma est vraiment une femme honnête qui s’est fait chasser du pouvoir par une bande de politiciens réellement corrompus qui craignaient qu’elle réussisse à mettre fin à leurs magouilles », pense Nelse Magalhães.

Mais plutôt que d’analyser cette option, les élus ont plutôt enjoint le plus haut tribunal du pays d’une requête pour qu’il mette rapidement en branle le procès en destitution de Dilma, afin qu’une décision définitive sur son sort soit prise avant les cérémonies d’ouverture.

Depuis le 12 mai, c’est donc son vice-président, Michel Temer, lui-même soupçonné d’avoir comploté pour la retirer du pouvoir, qui assume la présidence. Jouissant d’à peine 2 % d’appui dans la population, il a récemment présenté à la Chambre une série de mesures d’austérité visant à s’attaquer à un déficit qui dépasse les 62 milliards de dollars.

Et la fièvre olympique dans tout ça ? À la clinique non loin du stade olympique, Danielle Serrão pense qu’elle n’a pas encore gagné les habitants de Rio. « Moi, la seule fièvre que je ressens pour l’instant, comme bien d’autres ici, c’est celle qui vient avec le Zika, la grippe H1N1, la dengue ou le chikungunya, ironise-t-elle. Et j’ai bien hâte de finir par voir un médecin pour savoir laquelle j’ai attrapée ! »


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  • Yvon Bureau - Abonné 4 juin 2016 17 h 41

    Qui ira là comme touriste?

    Même regarder tout cela à la tv sera risqué!!!