Rousseff part, Temer arrive

Dilma Rousseff, émue, a dit au revoir jeudi à ses députés, ministres et partisans.
Photo: Evaristo Sa Agence France-Presse Dilma Rousseff, émue, a dit au revoir jeudi à ses députés, ministres et partisans.

Brasília — Dilma Rousseff a été écartée jeudi du pouvoir au Brésil pour faire face à une procédure de destitution, un séisme politique qui a plongé le géant d’Amérique du Sud dans l’inconnu. Du coup, son vice-président et rival, Michel Temer, lui a succédé à l’issue d’un vote historique du sénat ayant mis fin à 13 ans de pouvoir consécutif de la gauche.

La présidente a rappelé les Brésiliens à se mobiliser contre le « coup d’État » dont elle se dit victime. « Aux Brésiliens qui s’opposent au coup d’État, qu’ils soient de n’importe quel parti, je lance un appel : maintenez-vous mobilisés, unis et dans la paix. La lutte pour la démocratie n’a pas de date finale », a-t-elle lancé. Quelque 500 partisans — dont l’ex-président Lula apparemment très ému — l’attendaient devant le palais présidentiel pour lui manifester leur appui. « Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement mon mandat, c’est le respect des urnes, de la souveraineté du peuple brésilien et de la Constitution », a insisté la chef de l’État suspendue pour 180 jours maximum dans l’attente de son jugement final par le Sénat.

Au bout de 20 heures de débats, les sénateurs ont voté tôt jeudi à une large majorité (55 voix sur 81) l’ouverture formelle d’un procès en destitution de l’impopulaire dirigeante de gauche, accusée de maquillage des comptes publics.

Remplaçant préparé

Le nouveau président en exercice Michel Temer, âgé de 75 ans, était prêt à la remplacer et s’y préparait depuis des semaines. À la mi-journée déjà, le nouveau gouvernement, axé sur le redressement économique, était formé avec l’ex-président de la Banque centrale, Henrique Mereilles, aux Finances et l’ancien gouverneur de l’État de São Paulo, José Serra, aux Affaires étrangères, selon des proches.

M. Temer, homme d’appareil sans charisme, est tout aussi impopulaire que Mme Rousseff. Environ 61 % des Brésiliens souhaitent son départ et des élections anticipées, non prévues par la Constitution, selon un récent sondage. Seuls 1 à 2 % des Brésiliens voteraient pour lui à une élection présidentielle. Temer, 75 ans, « va hériter en grande partie de l’insatisfaction des Brésiliens contre la politique traditionnelle qu’il incarne », souligne Thiago Bottino, analyste politique à la Fondation Getulio Vargas.

Le nouveau président hérite du cocktail explosif qui a conduit Mme Rousseff droit dans le mur : la pire récession depuis les années 1930 et l’énorme scandale de corruption Petrobras, aux développements judiciaires imprévisibles, qui éclabousse son propre parti au plus haut niveau. M. Temer prépare un paquet de mesures libérales qui pourraient en outre jeter les syndicats dans la rue : ajustement budgétaire sévère, réforme du système déficitaire des retraites et de la législation du travail.

Il pourra néanmoins s’appuyer dans l’immédiat sur la capacité fédératrice de sa formation, le grand parti centriste PMDB, arbitre de toutes les majorités parlementaires depuis 1994.

Électrochoc

Le Brésil, englué dans la pire récession depuis les années 1930, a besoin d’un rapide choc de confiance. Le PIB a reculé de 3,8 % en 2015, et devrait plonger d’autant en 2016. Les déficits et la dette s’envolent, comme le chômage (10,9 %) qui frappe 11 millions de Brésiliens. L’inflation reste élevée (9,28 %), contraignant la Banque centrale à maintenir un des taux directeurs les plus élevés au monde (14,25 %).

Pour Lincoln Secco, historien à l’Université de São Paulo, Temer « sera confronté à une difficulté additionnelle et inédite : Dilma Rousseff ».

Le social était le domaine d’excellence du PT, dont les programmes en faveur des plus démunis, en plein boom économique des années 2000, ont permis à 40 millions de brésiliens misérables d’accéder à la petite classe moyenne.

Pour Michel Temer « c’est le sujet le plus complexe », estime Debora Messenberg, spécialiste en sociologie politique à l’Université de Brasília. « Il existe une grande crainte dans la société d’une remise en cause d’une série d’avancées sociales », souligne-t-elle.

Michel Temer a promis de ne pas toucher aux programmes sociaux, en particulier l’emblématique Bourse famille qui profite à des dizaines de millions de Brésiliens. « Mais je crois que les mouvements sociaux vont sortir dans la rue. Temer n’aura pas la vie facile », pronostique Mme Messenberg.

Corruption

Le parti de M. Temer est éclaboussé au plus haut niveau par l’énorme scandale de corruption autour du géant étatique pétrolier Petrobras dont les révélations dévastatrices ébranlent toute l’élite politique.

M. Temer lui-même a été cité comme bénéficiaire de pots-de-vin par des inculpés, mais n’est pas à ce stade visé par l’enquête.

Il pourrait en revanche voir son mandat cassé par la justice électorale, conjointement à celui de Mme Rousseff pour pollution du financement de leur campagne par des fonds détournés de Petrobras.

« Le problème de la corruption de va pas s’arrêter. L’enquête pourrait être étouffée. J’espère que non mais le risque existe », souligne Thiago Bottino de la Fondation Getulio Vargas. M. Temer jure le contraire. Le principal parti d’opposition le PSDB (centre droit) en a fait une condition à son soutien tant les Brésiliens sont excédés par la corruption.

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2 commentaires
  • André Joyal - Inscrit 12 mai 2016 08 h 47

    Une république de banane...

    En présence d'une crise économique de cette gravité, Dilma Rouceff aurait mieux fait d'aller en élections et de perdre la tête haute. Quelle image le Brésil donnera lors de l'ouverture des JOs alors que celui qui la remplacera a beaucoup plus à se reprocher qu'elle?

  • Gilles Bonin - Inscrit 12 mai 2016 20 h 24

    Comment Brutus est devenu César...

    Moi qui ai vécu quelques années au Brésil, je suis renversé de voir cette situation.

    La plupart des dirigeants qui vont gouverner, contrairement à la Présidente Roussef, sont poursuivis par la justice pour escroquerie, lavage d'argent etc. Bref pour paraphaser un films célèbre, le Brésil est maintenant: La caverne dAli Baba et les 40 voleurs.