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La bataille politique derrière le scandale

Le Brésil s’enfonce de semaine en semaine dans la crise politique. Derrière celle-ci, la plus vaste enquête anticorruption de l’histoire du pays, l’opération Lava Jato (lave-auto), qui a déterré en 2014 un vaste régime de corruption. Les enquêteurs remontent progressivement l’échelle du pouvoir, ébranlant le gouvernement du Parti des travailleurs (PT) et la présidente, Dilma Rousseff. Celle-ci fait d’ailleurs l’objet d’une procédure de destitution. Quel est le contexte politique derrière cette crise ? Explications de Françoise Montambeault, professeure de science politique et membre du CERIUM.

Comment le gouvernement du PT, si populaire sous Luiz Inácio Lula da Silva (Lula), a-t-il pu en arriver là : popularité sous les 10 %, empêtré dans les scandales… ? Il y a la question de la corruption, certes, mais y a-t-il d’autres causes ?

Le scandale Petrobras est au coeur de la crise de légitimité du gouvernement Rousseff. L’opération Lava Jato, menée par le juge Moro, a mis au jour un système de pots-de-vin versés par les entrepreneurs en construction aux politiciens de toutes les formations politiques. Ce système était financé par l’argent des contrats octroyés par l’entreprise publique Petrobras avec l’implication potentielle de la présidente et des membres influents de son cabinet. Or, le PT était dans une posture fragile avant même ces révélations.

La popularité du PT entre 2002 et 2010 a été entretenue par la performance du gouvernement Lula, garant d’une représentation des plus vulnérables de la société et des politiques de redistribution, mais aussi promoteur d’un modèle de développement soutenant la croissance économique.

Après 2010, Lula cède le pouvoir après deux mandats et désigne Dilma Rousseff comme successeure. C’est alors que le contexte change. La chute des prix des matières premières, moteurs du développement brésilien, provoque une crise économique profonde qui touche l’ensemble de la société. Le PT est réélu pour un quatrième mandat en 2014 dans la division politique, alors que la droite émerge comme option significative. Ses élites cherchent alors à miner la légitimité de la présidente.

Les Brésiliens ne restent pas indifférents et manifestent en masse. Qui sont ces manifestants ? Que revendiquent-ils et que craignent-ils ?

On peut les diviser en deux grands groupes. Il y a d’abord les manifestants antigouvernement. Ils demandent le départ de la présidente et seraient essentiellement?issus?des classes?moyennes?et?des couches plus favorisées de la société.

Puis, il y a eu une mobilisation en appui au gouvernement. Ces autres manifestants sont associés au PT et aux mouvements?sociaux?de gauche. Il est intéressant de noter ici que leur discours est moins centré sur la survie du PT et de la présidente que sur celle des institutions démocratiques. Le slogan des manifestants, « Nao vai ter golpe » (il n’y aura pas de coup), reprend essentiellement le discours gouvernemental, qui associe la procédure de destitution à ce qu’ils appellent un « coup d’État institutionnel ». Ils l’élargissent toutefois pour faire écho à un enjeu plus large, celui de la légitimité et de la qualité des institutions démocratiques brésiliennes.

Dilma Rousseff peut-elle espérer s’en sortir légalement, sinon politiquement ?

Il est difficile de se prononcer, tant la situation est volatile. Dilma Rousseff fait face à une procédure de destitution, officiellement ouverte par la chambre des députés le 21 mars. Ses détracteurs lui reprochent d’avoir maquillé les déficits budgétaires en vue de sa réélection en 2014, ce qui pourrait constituer un « crime de responsabilité » en vertu de la Constitution. Cette procédure n’a donc pas de lien direct avec le scandale Petrobras…

Pour éviter que la procédure ne se poursuive au Sénat, Rousseff doit à présent se rallier d’ici quelques semaines 172 députés sur 513, soit un tiers des membres de la chambre basse au Congrès. Ce ne sera pas chose facile. Le PT a peu?de?députés?élus?au Congrès, et le principal parti qui compose la coalition présidentielle, le PMDB du vice-président Michel Temer, a annoncé la semaine dernière qu’il se dissociait du PT et de la présidente, lui faisant perdre le soutien de 69 députés.

En demandant à Lula de revenir?au?gouvernement comme chef de cabinet, donc responsable de la formation des coalitions au Congrès, Rousseff espère sans doute profiter de ce qui reste du bénéfice politique de Lula pour gagner des appuis. Mais cela est encore une fois incertain : Lula est lui-même visé par une enquête de corruption, et le Tribunal fédéral supérieur doit se pencher sur la validité de sa nomination comme chef de cabinet dans les prochains jours. La présidente compte donc beaucoup sur les mobilisations populaires prodémocratie et sur l’appui de personnalités influentes (artistes, intellectuels, avocats) pour agir sur la teneur des débats et, éventuellement, convaincre les décideurs au Congrès de voter contre sa destitution.

1 commentaire
  • - Inscrit 6 avril 2016 16 h 33

    Pauvre pays!

    Dommage pour les Brésliens, mais une "élite", de tous les horizons politiques, gauche comme droite, corrompus jusqu'a l'os.