Une démocratie fragilisée

C’est le Tribunal suprême qui tranchera la semaine prochaine sur la possibilité pour Lula de rejoindre le cabinet de la présidente Rousseff.
Photo: Nelson Almeida Agence France-Presse C’est le Tribunal suprême qui tranchera la semaine prochaine sur la possibilité pour Lula de rejoindre le cabinet de la présidente Rousseff.

Le feuilleton économico-politique brésilien, avec en son centre la corruption, s’est accéléré à une vitesse folle au cours des dernières semaines. Les développements sur la scène judiciaire ont pris un tournant qui pourrait fragiliser le système institutionnel du pays alors que l’enquête en cours touche de très nombreux parlementaires.

Déjà frappés par une sévère crise économique, les Brésiliens, qui le soupçonnaient déjà, découvrent l’ampleur des failles d’un système politique qui, au fil des ans, a pourtant permis au pays de devenir un modèle en matière de développement économique et social.

Des décisions prises par le juge Sergio Moro, qui dirige depuis 2014 l’enquête « Lava Jato » (lavage express) et a mis au jour le scandale Petrobras, sont venues jeter de l’huile sur le feu du terrain politique.

Le cas de l’ex-président Luiz Inácio Lula da Silva et le comportement du juge Moro dans ce dossier soulèvent de sérieuses questions que le Tribunal suprême devra examiner.

Il y a trois semaines, l’ex-président Lula da Silva a été détenu quatre heures pour interrogation, pendant que les policiers effectuaient des perquisitions chez lui et dans les locaux de la fondation qu’il a créée.

Le 16 mars, au moment où l’entrée de Lula au cabinet ne faisait plus de doute, le juge Moro rendait public l’enregistrement d’une conversation téléphonique entre l’ex-président Lula et la présidente Rousseff et ordonnait la suspension de sa nomination. Aux yeux de plusieurs, par ce geste, le juge Moro a donné un tournant politique à « Lava Jato », en s’immisçant dans les activités du gouvernement.

« Ainsi tombe l’indépendance judiciaire », a écrit David Alandete, directeur adjoint du quotidien El País. Dans le cas Lula, « la frontière entre l’activité politique et la justice est […] mince ». Un autre magistrat a cassé la décision de son collègue, mais le juge Moro a fait savoir mardi qu’il maintenait la suspension.

Ces derniers développements soulèvent des questions : le juge Moro a-t-il agi en toute légalité ? Quel téléphone cellulaire a été sous écoute, celui de la présidente ou celui de l’ex-président ? Le juge avait-il un mandat du Tribunal suprême pour procéder à ces écoutes ?

Décision importante

Le système judiciaire du Brésil a pourtant une excellente réputation et de quoi faire l’envie de plusieurs pays d’un continent où les institutions sont encore fragiles même après plusieurs décennies après la fin des dictatures. Les tristes années de règne d’Alberto Fujimori au Pérou l’ont démontré.

C’est le Tribunal suprême qui tranchera la semaine prochaine sur la possibilité pour Lula de rejoindre le cabinet de la présidente Rousseff. Et sa décision sera lourde de conséquences. Advenant une décision favorable au jugement de Sergio Moro, le Tribunal devra mettre grand soin à expliquer sa décision, sinon, explique Jean Daudelin, spécialiste des relations internationales à l’Université Carleton, « le système politique n’aura plus d’ancrage ». L’État de droit serait fragilisé. Le risque que les affinités politiques entachent ses fondements serait réel, qu’elles priment sur le bien commun aussi. « C’est tout le système judiciaire qui est en train d’être discrédité », ajoute-t-il.

« Si le Tribunal suprême joue bien ses cartes, il pourra relégitimiser le pouvoir judiciaire, mais pour ce faire, le juge Moro devra partir », estime M. Daudelin.

Il est de notoriété publique que le juge Moro aime bien être sous les feux de la rampe et présenté comme le « grand héros » de la lutte anticorruption. Il est devenu une vedette pour une partie de la population et ses tendances politiques sont bien connues. L’opération d’épuration des moeurs politiques et économiques risque d’en souffrir.

Le ras-le-bol

À ce jour, il n’y a pas eu de débordements lors des manifestations, tant celles réclamant un nettoyage de la classe politique que celles protestant contre un certain acharnement à l’endroit du gouvernement de Rousseff et du Parti des travailleurs (PT). Ainsi, une manifestation d’appui au gouvernement a été annulée le soir de la grande manifestation qui a rassemblé entre deux et trois millions de Brésiliens. Les manifestants ont alors fait savoir leur ras-le-bol de la corruption, mais ils ont aussi demandé aux représentants de l’opposition de se retirer de la manifestation.

Car la source du mécontentement est de taille, et le problème dépasse les simples partis politiques. Qu’on en juge : le sénateur Delcídio Amaral, dans le cadre de « Lava Jato », s’est mis à table en retour d’une réduction de peine à un maximum de 15 ans de prison. Il a incriminé dans son témoignage un ministre, le vice-président, Michel Temer, le président du Sénat, Eduardo Cunha, le leader de l’opposition, Aécio Neves, et la présidente Rousseff elle-même.

Environ le tiers des élus font présentement l’objet d’une enquête. Le système politique lié à la corruption est à ce point « perfectionné », rappelle une étude de l’Australian Institute of International Affairs, qu’il est impossible « d’avoir des ambitions politiques sans y avoir recours ».

Alors que le cas Lula reçoit toute l’attention, les enquêtes et les tentatives de manipulation de ceux qui aspirent à la présidence se poursuivent et, note-t-on, favorisent maintenant les intérêts personnels au détriment de l’engagement au service de l’État.

Pendant ce temps, la présidente fait face à une procédure de destitution pour avoir trafiqué les comptes publics en 2014. Son départ ne réglerait rien : personne ne semble à même de prendre la relève si elle devait partir, la classe politique étant paralysée par les enquêtes sur ses dirigeants dont aucun n’a maintenant la crédibilité suffisante pour mettre fin au cynisme ambiant qui a gagné le pays.

Le nettoyage s’impose et, malgré la fragilisation du système politique, il ne peut qu’être bénéfique au renforcement de la vie politique de ce pays où, somme toute, la démocratie est encore en construction. Mais, avec les difficultés économiques actuelles et les soubresauts politiques, les prochaines années s’annoncent difficiles.

Le Brésil manque actuellement non seulement de leadership politique non entaché par des allégations de corruption, mais aussi d’hommes d’État crédibles qui sauraient relancer l’économie vers la croissance et offrir une vision d’avenir pour un grand pays où sévissent encore les fractures sociales et les inégalités malgré les progrès récents.