Une fragile démocratie en péril

Haïti traverse une énième crise politique. Après le premier tour de la présidentielle du 25 octobre, le second tour a dû être maintes fois repoussé en raison de la contestation des résultats. L’un des deux candidats en lice — Jude Célestin, qui fait face à Jovenel Moïse — refuse même à ce jour de poursuivre sa campagne jusqu’au 24 janvier, date finalement retenue pour le second tour. Explications sur la situation politique en Haïti de Roromme Chantal, doctorant en science politique et membre du CERIUM.

Pourquoi tenir des élections reste-t-il si difficile en Haïti?

Depuis près de 30 ans, Haïti se trouve dans une « transition piégée ». Bien que des élections s’y tiennent plus ou moins régulièrement, les fraudes massives qui les entachent en font généralement la principale pomme de discorde politique, ce qui explique que le pays a toujours oscillé entre paralysie institutionnelle et convulsions sociales et politiques.

La difficulté d’Haïti à organiser des élections crédibles sur une base régulière tient en grande partie à la faiblesse chronique de son appareil institutionnel. Par exemple, bien que cela ait été prévu dans la constitution adoptée en 1987, après le départ du dictateur Jean-Claude Duvalier, Haïti ne dispose toujours pas d’un organisme électoral permanent et indépendant. Ce sont des conseils provisoires, de composition partisane et constitués l’instant des élections, qui gèrent ces processus.

Cette formule est la recette pour un processus bâclé et, surtout, ouvre la voie à un trafic d’influence partisan au sein des institutions électorales. Les conseils provisoires ne disposent généralement pas du temps et des ressources humaines nécessaires pour mener à bien le processus. Enfin, l’absence d’une culture démocratique chez les élites politiques et dans la population n’aide en rien à l’organisation d’élections.

La communauté internationale a-t-elle encore beaucoup d’influence sur le plan politique?

Les luttes politiques fratricides ont achevé de faire d’Haïti une entité chaotique ingouvernable, ce qui a ouvert la voie à un rôle prépondérant de la communauté internationale. Avec une mission de maintien de la paix des Nations unies présente depuis plus de 10 ans, Haïti est aujourd’hui un pays sans souveraineté : c’est un État failli où il est devenu acceptable que la communauté internationale se substitue à l’autorité locale pour rétablir l’ordre.

Les acteurs internationaux, en particulier les pays dits « amis d’Haïti » — États-Unis, Canada, France — capables de peser sur les affaires du pays, sont donc nombreux. Mais les ambiguïtés des objectifs de la coopération internationale expliquent aussi la persistance de la crise haïtienne. Par exemple, ces pays ont toujours soutenu le président, Michel Martelly, en dépit du fait qu’il n’a organisé aucune élection en cinq ans pour renouveler les institutions. Ils donnent aussi leur caution aux seules élections que M. Martelly a été forcé de tenir en fin de mandat, mais qui, au vu des fraudes massives, ont été un véritable méli-mélo électoral.

Ceux qui soutiennent un changement se seraient attendus à ce que les dérives autoritaires du président actuel retiennent davantage l’attention des observateurs internationaux. Mais ceux-ci ne semblent y voir aucun inconvénient.

Des observateurs ont d’ailleurs déjà dit craindre que le pays ne rebascule dans la dictature. Qu’en pensez-vous?

Depuis la chute des Duvalier en 1986, les Haïtiens ont clairement fait le choix de la démocratie. Et il existe aujourd’hui suffisamment de points de veto, comme la vitalité de la société civile, pour empêcher tout retour à la dictature. L’opposition populaire croissante à laquelle fait face le président Martelly en témoigne. Cela dit, si l’on n’y prend garde, le pays pourrait bien basculer dans le chaos. Au lendemain du 7 février, date prévue pour la passation des pouvoirs à la présidence, l’issue la plus probable est un vide institutionnel.

Aucun des acteurs n’est étranger à la crise actuelle, même si le président Martelly mérite l’essentiel du blâme. Comme l’a écrit récemment l’intellectuel et journaliste haïtien Hérold Jean-François, Michel Martelly s’est ingénié « à déconstruire tout ce que les démocrates haïtiens ont construit à coups de sang et au prix de tous les sacrifices pendant les 30 années de la transition démocratique ». Son refus d’organiser des élections s’inscrit dans sa logique de gouvernance. Aujourd’hui, sentant peut-être proche la fin de son règne, il s’active à publier une série de décrets comme on l’a rarement vu. Il a notamment accordé une décharge pour absoudre les membres de ses différentes administrations sur qui pèsent des présomptions de corruption, comme d’ailleurs sur la famille présidentielle. En ce sens, oui, la fragile démocratie haïtienne est en péril.