La gauche mise à mal

Les régimes de gauche ont la vie dure en Amérique latine. Les présidents Dilma Rousseff au Brésil et Nicolas Maduro au Venezuela sont fortement contestés, alors que les péronistes viennent de perdre la présidence en Argentine. Pourquoi ? Et au profit de qui ? Explications de Philippe Faucher, spécialiste de l’Amérique latine au CERIUM.

Comment se manifeste la montée des oppositions dans les pays où la gauche perd du terrain ?

L’alternance du pouvoir est le signal non équivoque que les institutions démocratiques jouent leur rôle. Le calendrier électoral est respecté et la fraude rapportée n’entache pas sérieusement la validité des résultats. La robustesse de la démocratie est un signe encourageant.

Je constate aussi que ce n’est pas la droite, souvent fragmentée, qui l’emporte. C’est plutôt la gauche qui perd du terrain. Deux facteurs contribuent à l’alternance : l’usure du pouvoir et la crise économique.

Pendant plusieurs années, l’augmentation des revenus et l’accès au crédit ont soutenu la consommation, gonflant de façon importante la classe moyenne. En Argentine, elle est passée, entre 2003 et 2009, de 9 à 19 millions de personnes, soit 45 % de la population. C’est également le cas pour 26 millions de Brésiliens, entre 2003 et 2013. Au Venezuela, les politiques sociales de Hugo Chávez ont fait reculer la pauvreté et amélioré la distribution des revenus.

Or en Argentine, où les présidents successifs Nestor Kirchner et sa femme, Cristina Kirchner, qui auront gouverné pendant 12 ans jusqu’en 2015, la chute des prix des matières premières a réduit les revenus d’exportation et l’accès au crédit. Des enquêtes non-officielles rapportent que l’inflation est supérieure à 25 %, le contrôle des changes a provoqué le retour du marché noir et les coffres de l’État sont vides.

Au Brésil, Dilma Rousseff, réélue en 2014, ne reçoit plus que 10 % d’appuis dans les sondages. La coalition gouvernementale — qui réunit neuf partis — est affaiblie par des conflits, les scandales de corruption minent la confiance et l’opposition fait de son mieux pour augmenter les tensions.

Au Venezuela, où la gauche bolivarienne est au pouvoir depuis 1999, les politiques de redistribution autant populistes que partisanes ont été financées par la production pétrolière, qui fournit plus de 90 % des revenus du pays. Or la mort de Chávez en 2013 et la baisse des prix du pétrole ont affaibli le pouvoir, assuré par Nicolas Maduro. L’inflation dépasse les 100 %, le contrôle des prix de certains produits a provoqué des pénuries. En conséquence, la coalition de droite a remporté une nette majorité aux législatives de 2015.

Quelle est cette droite en ascension ? Que clame-t-elle ?

La crise économique se manifeste par une baisse généralisée des revenus provoqués par la dévaluation des monnaies, l’augmentation du chômage et le retour de l’inflation, l’augmentation du déficit public et de la dette. La classe moyenne émergente, inquiète de la pérennité des acquis, rejoint les partis d’opposition.

Le clivage gauche-droite recouvre des réalités très diverses. En simplifiant, la gauche favorise la distribution de la richesse alors que la droite cherche à soutenir la croissance. Évidemment, l’un ne va pas sans l’autre : sans croissance et donc en l’absence de surplus, la résistance politique à la distribution est vive, alors que sans distribution la consommation et donc la croissance demeure anémique. Or les prévisions pour 2015 annoncent une contraction du PIB de 7 % au Venezuela, de 3 % au Brésil et une faible croissance de 1 % en Argentine.

Le discours d’austérité n’est jamais populaire, alors la droite invoque la rigueur, la responsabilité, la transparence, la liberté d’expression et le changement. C’est moins le programme que le renouvellement de la classe politique qui soutient la montée de la droite. Les solutions de la gauche demeurent populaires, mais le personnel politique s’est discrédité, souvent pour cause d’incompétence.

Comment réagit la gauche ?

Rien n’est perdu. Au Venezuela, la présidentielle n’aura lieu qu’en 2019. Au Brésil, Dilma Rousseff, bien qu’affaiblie, dispose encore de deux ans avant la fin de son mandat. En Argentine, le président, Mauricio Macri, élu avec 51 % des votes, n’a pas obtenu la majorité au Congrès. Difficile dans ces conditions de surmonter la paralysie des institutions. Les réformes devront attendre.

Les tensions sont vives et le jeu politique, brutal. Ainsi, une procédure de destitution de la présidente brésilienne a été engagée par le Congrès. Les compromis ne viendront qu’avec le retour de la croissance. Il faut donc s’attendre à de long mois d’affrontements stériles.

Philippe Faucher prononcera la conférence « Le Brésil de tous les espoirs » dans le cadre des Belles Soirées, le 13 janvier à 13 h 30, au Campus de Laval de l’Université de Montréal.

2 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 6 janvier 2016 17 h 20

    Souvent pour cause d'incompétence dites-vous

    mais vous oubliez la corruption issue de l'inflation surtout en Argentine. J-P.Grisé

  • Gilles Bonin - Abonné 6 janvier 2016 17 h 27

    Elections en Argentine

    Loin de moi l'idée de défendre l'ancienne présidente de l'Argentine mais il ne faut pas croire que ce fut une défaite éclatante de la gauche en Argentine.

    Le Président Macri n'a eu que 51% des voix et ceci grâce au vote des villes de Buenos-Aires et Cordoba. De plus, il n'a pas obtenu une majorité au Congrès.

    S'il est prudent, ce changement peut-être bénifique pour l'Argentine.