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Vers le retour à une saine alimentation en Haïti

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
Des femmes de Marigot, en Haïti, montrent le fruit de leur travail.
Photo: Source Suco Pran Des femmes de Marigot, en Haïti, montrent le fruit de leur travail.

Ce texte fait partie du cahier spécial International

Rue Sainte-Catherine Ouest, Montréal. Une jeune bénévole, grand sourire, dossard bleu vif paré d’un discret logo SUCO, vous présente l’organisme Solidarité Union Coopération, et vous encourage à le soutenir en faisant un don. Trois mille kilomètres plus loin, un autre grand sourire. Téléphonique cette fois. Celui de Marie-Claudie, animatrice en nutrition pour le Projet de relance agricole et amélioration de la nutrition (PRAN) de SUCO en Haïti.

Depuis février 2013, dans trois sections communales (Macary, Fond Jean-Noël et Savane Dubois) de la grande commune de Marigot, située dans le département du Sud-Est de l’île, 24 vulgarisatrices en nutrition provenant de 12 associations partenaires et formées par Marie-Claudie Joseph font de la sensibilisation à la saine alimentation auprès de trois cents autres femmes qui transmettent le message à d’autres membres de leurs communautés… Et ainsi de suite. Une transmission par ricochet.

Comme dans beaucoup de pays insulaires, l’autonomie alimentaire s’est perdue avec l’arrivée des produits importés qui concurrencent les produits locaux, sursubventionnés et non soumis aux barrières tarifaires. Comment convaincre cette marchande de riz que la céréale locale aura d’appréciables retombées sur le développement de son bout du pays autres que les retombées financières de celle provenant des États-Unis ? Que le premier lait maternel, appelé colostrum, est une excellente barrière antimicrobienne pour le nouveau-né ? Expliquer, démontrer, donner l’envie.

Avec l’aide et le soutien en début de projet de la nutritionniste coopérante Jeanne Bédard, l’animatrice en nutrition Marie-Claudie a mis en place différents supports visuels très parlants pour passer des messages simples et ciblés quant à l’importance d’avoir une alimentation nutritive, diversifiée et locale. « Nous avons choisi des outils très imagés, comme des histoires ou des blagues d’ici, afin de transmettre des notions théoriques. Nous avons également beaucoup travaillé sur la valorisation des produits locaux, afin d’encourager les femmes à manger ce qu’elles font pousser dans leurs jardins. » Marie-Claudie a ainsi formé 24 Haïtiennes du coin qui aujourd’hui font office de courroie de transmission. Marchés locaux, cantines scolaires, jardins de proximité… un vaste maillage tissé serré qui se poursuit.

Des outils adaptés à la culture

Pour diffuser des messages clés et positifs, sans que cela soit ennuyant, il faut savoir comment les gens pensent, ce qu’ils aiment. Le carnaval ? L’esprit de la fête ? Les chansons ? À partir de ce constat culturel, une série d’outils originaux ont été mis en place : Marie-Claudie a composé plusieurs chansons sur la nourriture et sur l’allaitement, un concours de recettes a été organisé, l’élaboration du guide alimentaire entièrement en créole s’est faite à partir des histoires et des connaissances locales, beaucoup de notions théoriques ont été abordées par le jeu, etc.

« SUCO ne fait pas des projets pour faire des projets. Nous travaillons sur le terrain avec les populations pour les accompagner et non pas pour leur imposer quoi que ce soit. Ce qui demande du temps au temps », précise Michel Sanfaçon, chargé de programme, approche développement local, de retour depuis 2010 au siège social montréalais de l’organisme après plusieurs années passées au Pérou. La démarche de l’organisme créé en 1961, d’abord à l’initiative d’universités canadiennes (le Suco de « Service universitaire canadien outre-mer » s’est par la suite transformé en Solidarité Union Coopération), s’inscrit en effet dans le respect des cultures, des communautés. D’où la courte liste de pays en dehors du Québec dans lesquels l’organisme s’active : Burkina Faso, Haïti, Honduras, Mali, Nicaragua, Pérou, Sénégal.

« Nous déterminons des actions en commun qui deviennent le projet d’une population que nous accompagnons. C’est ce qui fait la particularité de SUCO. Les gens s’approprient le projet, qui s’inscrit dans la durée. Nous cherchons à développer la capacité d’agir des individus d’une façon effective et continue sur des problématiques qui les rejoignent, sur des conditions de vie qu’ils souhaitent changer », explique Michel.

Le renforcement du secteur associatif

Justement, comment gérer le « faire ensemble » ? En tant que coordonnateur en mobilisation et communication au PRAN, Wilbens Jeudy travaille sur le renforcement du tissu associatif, une approche au coeur de la stratégie de l’organisme de coopération internationale. Planifier les assemblées générales, produire des rapports, faire signer des engagements, offrir de la formation technique par divers intervenants… Autant d’actions que Wilbens coordonne. Une fois l’ensemble des associations impliquées et mises sur les rails du projet, ce sont elles qui poursuivent le travail.

Un projet de trois ans (2013, 2014 et 2015) découpé en trois gros volets : le premier sur la protection, la conservation et la réhabilitation des sols ; le deuxième sur la production agricole accrue et diversifiée (la relance agricole) ; et enfin le troisième volet sur l’éducation nutritionnelle et l’alimentation évoqué précédemment. Le principe étant de travailler conjointement avec l’ensemble des associations locales.

Dans le cadre du PRAN à Marigot, elles sont douze, à raison de quatre associations par section communale. « Nous faisons un vrai partenariat avec ces associations. Par exemple, chaque association reçoit une formation technique sur la manière de consolider le sol. Nous avons aussi beaucoup investi dans le reboisement. Ce n’est pas un autobus rempli d’experts qui disent quoi faire et qui repartent aussitôt ! La coopération vient du réseau local lui-même. Nous avons acheté des outils agricoles et des semences locales, banni les engrais chimiques, privilégié le compostage naturel », relate Macdonald Michel, ancien chef de projet.

Déjà une suite

Bien entendu, la coordination de tout ce beau monde sur le terrain relève du tour de force ! D’autant plus qu’en Haïti le maillage local est politisé (les associations jouent un rôle politique ; elles représentent donc des partis). Et comme le pays vient de connaître une importante période électorale… Mais l’équipe du PRAN s’en est sortie grâce à différents mécanismes de verrouillage, comme la signature d’ententes qui permettent d’éviter tout débordement.

Par contre, les débordements du type « retombées positives » de ce projet qui a duré 36 mois (financé par l’Union européenne, le ministère des Relations internationales et de la Francophonie du Québec et le ministère des Affaires étrangères, Commerce et Développement Canada à travers le programme de coopération) sont nombreux : plus de 10 km de ravines ont été protégés, une dizaine de compostières ont été installées et le guide alimentaire en créole, très simple et très visuel, devient un outil pédagogique de référence pour la population, mais aussi pour d’autres organismes de coopération internationale comme la Croix Rouge.

SUCO prépare déjà la suite : un projet de 18 mois axé sur la commercialisation des produits locaux. Car, bonne nouvelle, il y a des surplus qui vont pouvoir être vendus dans les marchés de Jacmel, chef-lieu du département. La prochaine fois que vous croiserez cette jeune bénévole au large sourire, vous saurez ce que fait SUCO. Et Marie-Claudie, Wilbens et tous les autres à 3000 km d’ici.