Le défi de changer… dans la continuité

Après 12 ans de Kirchner — d’abord Nestor, puis son épouse, Cristina — à la tête de leur pays, les Argentins élisent un nouveau président. Lors du premier tour dimanche, le candidat de la coalition de centre gauche, au pouvoir, Daniel Scioli, a recueilli 36,9 % des voix contre 34,3 % pour le conservateur Mauricio Macri, forçant ainsi un second tour le 22 novembre. Scioli, un péroniste, a surpris par sa faible performance. Les Argentins oseront-ils une sortie du péronisme, qui domine pourtant la vie politique au pays ? Quels seront les défis du prochain président ? Réponses de Victor Armony, spécialiste de l’Argentine et professeur de sociologie à l’UQAM.

Quel bilan tirent les Argentins de l’ère Kirchner ?

Le bilan est contesté et la polarisation politique du pays se reflète dans des jugements tranchants et contradictoires. Ceux qui ont une vision favorable de l’ère Kirchner en soulignent les avancées sur le plan des politiques redistributives, du soutien aux arts, à la science et à l’éducation, de la promotion des droits de la personne et de la lutte contre la discrimination, en plus de saluer les nombreux gestes à saveur antiaméricaine et anticapitaliste.

En revanche, les antikirchnéristes vont surtout retenir les aspects négatifs d’une gestion marquée par l’intolérance quant à la dissidence et par ses excès populistes, sans parler des soupçons de corruption et des accusations de connivence avec certains entrepreneurs proches des Kirchner.

Quand on pense aux nombreux Argentins de la classe moyenne qui disent souhaiter « un changement dans la continuité », ce que les candidats à la présidence ont tenté d’incarner, on y retrouve un peu ce jugement ambivalent : ils aimeraient conserver les acquis sociaux, mais cela dans le contexte d’une certaine libéralisation économique et d’une plus grande modération politique.

Cristina Kirchner incarnait le kirchnérisme, qui est une version du péronisme. Comment expliquer la popularité du péronisme aujourd’hui encore, 70 ans après la première présidence de Juan Perón ? Et de quoi s’agit-il exactement ?

La pérennité du péronisme est possiblement la clé de l’énigme argentine. Certains considèrent que le péronisme n’est qu’une façon de faire la politique dans ce pays et, surtout, une stratégie pour exercer et pour concentrer le pouvoir. Cela explique que l’on a connu, au fil des ans, des péronismes d’extrême droite et d’extrême gauche, pro-américains et anti-impérialistes, néolibéraux et keynésiens… Le péronisme a été, à certains égards, une identité — celle du peuple, de la nation, de l’histoire —, mais il est surtout devenu, depuis le retour à la démocratie en 1983, le gage ultime de gouvernabilité. Il s’est installé l’idée — ou le mythe — que seul le péronisme peut capter le soutien indéfectible des secteurs populaires et des provinces afin de garantir la stabilité à l’échelle nationale.

Ainsi, suivant une forme de prophétie autoréalisatrice, puisque la faiblesse appréhendée d’un président non péroniste devient une raison suffisante pour ne pas lui reconnaître sa pleine autorité, les Argentins ont tendance à choisir le candidat péroniste. Dans cette élection, c’est Daniel Scioli. Pour briser cette prophétie autoréalisatrice, il faudrait que le non-péroniste, Mauricio Macri, soit élu et qu’il parvienne malgré tout à bien gouverner.

Quels sont les principaux défis qui attendent le prochain président ?

Le prochain président aura plusieurs tâches ingrates à accomplir, notamment au chapitre de la gestion macroéconomique : renégociation de la dette avec les « fonds vautours » — qui, bien qu’ils ne représentent que 6,5 % des titres argentins, bloquent l’accès du pays au financement international —, dévaluation graduelle de la monnaie, réduction de l’inflation — qui est supérieure à 25 % — et retour à la discipline fiscale.

Aussi, sans trop exagérer la division idéologique qui règne en Argentine, il est vrai qu’un certain travail de réconciliation sera nécessaire, ce qui impliquera de revaloriser le rôle du Congrès et réaffirmer l’indépendance du pouvoir judiciaire.

En plus, le prochain président devra, comme tout leader en Argentine, consolider son propre espace de pouvoir, ce qui veut dire établir de multiples alliances tout en se projetant comme chef unique et incontestable. Le système politique argentin est, en effet, fortement présidentialiste et centralisateur. La présence d’une figure comme celle de Mme Kirchner, même sans autorité formelle, pourra donc nuire au nouveau président, soit-il Scioli ou Macri, car elle retiendra une bonne dose de légitimité auprès de la base péroniste.

Le grand défi, bien sûr, sera celui du « changement dans la continuité », surtout quand l’illusion laissera sa place à la réalité d’une transition extrêmement difficile.