À bout de souffle

Avec les scandales de corruption et une économie chambranlante après l’euphorie des années Lula, les appels à destituer la présidente du pays se multiplient. Les Brésiliens ont d’ailleurs pris la rue dimanche pour signaler leur colère. Encore. Car les manifestations se succèdent depuis maintenant deux ans. Décryptage d’une crise politique et économique avec Philippe Faucher, spécialiste de l’Amérique latine au CÉRIUM.

Pourquoi la grogne persiste ?

La présidente, Dilma Rousseff, du Parti des travailleurs (PT), a été élue pour un second mandat en octobre 2014 avec une mince majorité de 51,6 % des voix. Depuis le second mandat du président Luiz Inácio Lula da Silva (2007-2010), le PT, miné par des scandales de corruption et de trafic d’influence, a dilapidé son capital d’intégrité. À l’érosion de la confiance s’ajoute une situation économique difficile.

Minoritaire au Congrès, le PT dépend du soutien du puissant Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) pour gouverner. Moins d’un an après sa réélection, le taux de popularité de la présidente n’est plus que de 9 %. Les opposants sont descendus dans la rue dimanche pour dénoncer la situation et exiger la destitution de Dilma Rousseff.

Par contre, le mouvement de protestation semble s’essouffler. Les journaux rapportent 350 000 manifestants à São Paulo, une ville de plus de 20 millions d’habitants, et à peine 25 000 à Brasília. La mobilisation avait été très vive, les affrontements beaucoup plus brutaux en juin 2013, puis en mars dernier, lors de manifestations records.

Reste qu’après plus de 12 ans de gouvernement du PT et d’espoirs déçus, l’essoufflement est évident. Pour l’essentiel, relèvent les enquêtes, les manifestants sont blancs, font partie de la classe moyenne, sont plus âgés et plus conservateurs. Ils s’insurgent à propos des plus récents scandales de corruption qui impliquent des hauts dirigeants du parti (mais pas la présidente), des firmes de génie et le géant Petrobras dans des opérations milliardaires de détournements de fonds publics. Ils protestent contre la vie chère, dénoncent la mauvaise qualité des services publics, l’impunité des riches, la violence policière, l’insécurité, le déclin des valeurs familiales. Quelques nostalgiques de l’ordre ont même attiré des regards en appelant les forces armées à reprendre le pouvoir.

Le Brésil, euphorique parce qu’en émergence rapide il y a quelques années à peine, s’enlise. La situation économique peut-elle rebondir à court terme ?

La détérioration de la situation économique est importante. La firme Moody’s a annoncé la semaine dernière la baisse de la cote de crédit du Brésil, invoquant la faiblesse de la croissance (-1,7 % prévu pour 2015), l’importance du déficit (-5,8 %), la chute des investissements, l’augmentation du déficit commercial (-93 milliards $), le coût croissant de la dette et la lente progression de l’inflation (9 %). Les perspectives de redressement sont faibles et dépendent en grande partie d’une reprise de la croissance internationale.

L’économie du Brésil est très affectée par la baisse des prix des matières premières et des produits agricoles, conséquence de la baisse de la demande chinoise.

Mais là n’est pas la source principale de la grogne.

Justement. Une majorité de Brésiliens disent souhaiter la destitution de la présidente. Est-ce probable ?

Au terme de son deuxième mandat, Dilma Rousseff ne pourra pas se représenter. Après 16 années de gouvernement du PT, plusieurs estiment que le moment de l’alternance est venu. Les manifestations annoncent la campagne électorale de 2018. C’est pourquoi, régulièrement, des allégations associent l’ex-président Lula, un temps si populaire, aux scandales de corruption, de manière à prévenir toute velléité de retour.

La base politique du PT s’est affaiblie. Formellement allié du PT, le PMDB occupe une place stratégique et le fait payer cher au gouvernement. C’est le plus important parti du pays. Le président du parti est le vice-président du Brésil ; le président de l’assemblée des représentants et celui du Sénat sont membres du PMDB. Plus la présidente est affaiblie, plus le soutien conditionnel du PMDB est indispensable et plus le parti en profite pour retirer des avantages et, donc, consolider son emprise sur les États et les villes qu’il dirige. L’opposition, dirigée par le Parti social-démocrate du Brésil, participe à l’agitation et attend son heure.

Les procédures légales qui tentent de compromettre la présidente ont jusqu’à présent échoué. Il n’existe pas de base juridique pour exiger sa destitution. La menace de destitution fait partie de l’arsenal des opposants et contribue à accroître l’incertitude et à affaiblir les institutions. La situation est affligeante. Nous observons des luttes dictées par l’ambition de quelques-uns et une montée préoccupante du cynisme chez la majorité.



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