Quand la mort fait partie du quotidien

François Pesant s’est intéressé aux fosses communes laissées par la guerre des narcotrafiquants au Mexique. Ses photos évoquent la sauvagerie de ces terrains minés.
Photo: François Pesant François Pesant s’est intéressé aux fosses communes laissées par la guerre des narcotrafiquants au Mexique. Ses photos évoquent la sauvagerie de ces terrains minés.

Six corps sont exhumés de fosses clandestines à Iguala. Dix corps retrouvés dans sept fosses à Acapulco. Sept corps trouvés dans des fosses communes dans la Colonia Santa Cecilia. Le corps du journaliste Jorge Torres retrouvé dans une fosse clandestine. Dix corps et onze têtes dans six fosses dans l’État de Guerrero.

À la une des journaux locaux, ces titres défilent. Des corps sans nom. Des fosses clandestines.

Au Mexique, il est devenu routinier de lire — et d’écrire — qu’en dix ans, la guerre des narcotrafiquants a fait plus de 100 000 morts et 30 000 disparus. Beaucoup de ces disparus finissent dans les fosses clandestines qui minent le sous-sol du pays. Dans le seul état de Guerrero, à l’ouest, quelques centaines de corps ont été retrouvées depuis le 26 septembre 2014, date fatidique à laquelle sont disparus les 43 étudiants d’Ayotzinapa, ce qui a créé un tollé international.

Dans les semaines suivant cet enlèvement, la police fédérale et les militaires ont pris le contrôle de la région, qui est un véritable repaire de narcotrafiquants. En cherchant les 43 étudiants, ils ont trouvé plusieurs fosses clandestines dans les montagnes qui entourent la petite ville d’Iguala. Chaque fois, le pays retenait son souffle alors que les corps étaient identifiés. « Bonne nouvelle ! Ce ne sont pas eux », se sont-ils exclamés chaque fois. Et la vie continuait. Comme s’il était normal de trouver ainsi des corps un peu partout.

Galvanisés par l’arrivée de ces nouvelles autorités, des habitants d’Iguala — dont plusieurs, terrorisés, n’avaient jamais dénoncé la disparition de leurs proches — commencent désormais à parler. Plus de 750 familles de la petite ville de 130 000 âmes dénoncent la disparition d’un être cher. Avec l’aide de l’UPOEG (Union des villages et organisations de l’État de Guerrero), ils organisent des groupes de recherche qui sillonnent les collines à la recherche de fosses. Plus de fosses clandestines sont trouvées, plus de corps sont exhumés. Jusqu’à maintenant, 105 corps seulement en cet endroit. Et ça continue.

Comment peut-on se promener dans ces montagnes bucoliques et trouver des fosses partout ? Tout est surréel, impossible, intangible, autant pour les proches des disparus, qui ne sauront probablement jamais ce qui est arrivé à leurs êtres chers — Sont-ils esclaves quelque part ? Sont-ils dans un cartel ? Ont-ils été tués et incinérés ou enterrés ou encore volatilisés dans un bain de produits chimiques ? — que pour des étrangers qui ne peuvent comprendre une telle horreur.

Dans la Colonia Olímpica d’Acapulco, sept fosses ont été découvertes. La police vient à peine de libérer les lieux après avoir tout scellé pour l’enquête. Dans ce quartier pauvre et violent, des hommes à moitié ivres nous observent avec leurs yeux bovins, mais pourtant menaçants. Nous demandons où sont les fosses. Aussitôt, portes et fenêtres se ferment. Nous finissons par trouver. Des trous béants, l’odeur de la mort encore dans l’air, des gants de plastique et des bouteilles d’eau laissés par les experts qui ont travaillé trois jours, sous un soleil de plomb, pour exhumer les dix corps que ces fosses contenaient. La maison la plus près est à 50 mètres, à peine.

Quelques titres de journaux de plus. Dix personnes passeront de la colonne des disparus à celle des morts.

Des photos pour contrer la banalisation

À travers le projet Fosses clandestines, le photographe François Pesant s’intéresse à ces sites incarnant la violence. « Au Mexique, la violence est montrée de façon très graphique. Jour après jour, à la une des tabloïds, c’est un cadavre ensanglanté juxtaposé à une fille nue. On finit par devenir insensible à cette violence à force de tant la voir. Avec ce projet, je cherche plutôt à l’évoquer, sans la montrer directement », raconte-t-il. Les imperfections de son traitement des Polaroïd moyen format, qui cachent ou déforment certaines parties de la réalité, évoquent justement ce qui se passe sur le terrain : cruauté, sauvagerie, terreur, incompréhension, zones d’ombres, secrets, silences. Les fosses clandestines sont d’une certaine façon le comble de cette violence sale, cachée… et enterrée.
1 commentaire
  • Maryse Veilleux - Abonnée 25 juillet 2015 12 h 16

    Une guerre interne ignorée...

    Ce qui est déplorable est que ce qui se passe au Mexique soit aussi peu médiatisé. Il est plus spectaculaire et dans les intérêts des politiciens de parler de ce qui se passe au Moyen-Orient. Quand je suis allée au Mexique une personne m'a raconté que dans un petit village dans le nord les narcotrafiquants sont arrivés, ont pris toutes les femmes (près d'une centraine) les ont toutes tuées et pour chacune d'elles certains organes avaient été prélevées. Il est donc plausible de croire que le traffic d'organes sert aux narcotrafiquants. Un de mes ami qui a épousé une mexicaine et qui vivait là-bas a décidé de revenir, il m'avait partagé que le nombre de tueries étaient analogues en terme de nombre à l'Irak (dans la période de 2010). Et les américains qui ont choisi de construire un mur ...