Sur le chemin de l’aube en Haïti

Marie Thane Petion et sa famille, à Port-au-Prince
Photo: Monique Durand Le Devoir Marie Thane Petion et sa famille, à Port-au-Prince
La lumière est au coeur de ce qui fait de nous des humains. Elle est un phénomène physique, mais aussi une construction culturelle, insaisissable sans son corollaire, la noirceur. À l’occasion de cette année 2015, décrétée celle de la lumière par l’ONU, plongez dans une série d’articles sur divers états de la lumière, ici et ailleurs dans le monde. Troisième de huit textes.


Il fait noir comme chez le loup. Elle est debout depuis 4h du matin. Il faut allumer la lampe à kérosène, réveiller la maisonnée et préparer le petit-déjeuner : des pâtes. « C’est soutenant », fait-elle. Le prochain repas, sauf exception, n’aura lieu que vers 19h, à son retour du travail. Sauf exception, les jours où les enfants apportent un peu de riz à l’école.

Marie Thane Petion, jeune trentenaire, voit à la toilette des enfants, Wood Stevenson, 4 ans, et Taïna, 2 ans, et à leur tenue impeccable. Dans la lueur vacillante de la lampe, tout se fait plus ou moins à tâtons. « On cherche les choses, fait-elle simplement. Si y a pas de soleil, y a pas de vie. » La famille vit à Gilado, un quartier de Port-au-Prince relativement excentré, où il n’y a d’électricité qu’entre 6 et 9 h le matin. Mais à 6 h, quand revient le courant, Marie Thane part travailler.

Près des trois quarts des ménages haïtiens ont peu ou pas accès à l’électricité et ont recours au kérosène ou aux bougies pour s’éclairer. Dans le monde, encore en 2015, d’innombrables femmes accouchent dans l’obscurité et des millions d’enfants suivent leurs cours dans des classes dépourvues de lumière.

5 h 15 Il fait toujours nuit noire. Marie Thane embrasse Wood Stevenson et Taïna. La petite pleure invariablement, la journée sera longue sans sa maman. Depuis que son mari a perdu un emploi d’agent de sécurité dans une résidence privée, « avec pistolet », ajoute-t-elle fièrement, elle est l’unique soutien. La voilà en route vers un hôtel sis en plein coeur de la capitale haïtienne. Elle y occupe un emploi de femme de chambre depuis 2010, six jours sur sept. D’abord descendre la piste bossue jonchée de détritus, où les cochons, les chèvres, les oiseaux carnassiers et les rats picorent allègrement. Piquer à travers la montagne, marcher une vingtaine de minutes. Le jour apparaît lentement. Comme s’il hésitait à se jeter dans la mêlée.

6 h Le quartier que traverse Marie Thane est déjà une fourmilière où, dans la pénombre, descendent en rangs serrés vers le coeur de la ville des milliers et des milliers de citadins. À pleines rues, des deux côtés. C’est la routine des petits matins dans la majesté des aurores caribéennes. Les coqs chantent, on n’entend qu’eux. Avant de se pointer, le soleil a toute une chape de poussières jaunes à traverser, celle qui enveloppe Port-au-Prince en permanence, émanations de pots d’échappement, de sable transporté par le vent, de réchauds au charbon de bois. Marie Thane s’engouffre dans un taxi collectif, et plus loin, dans un autre. Les fameux « tap-tap » colorés portent chacun leur nom. Celui-là s’appelle Merci Jésus. Il y a passablement d’autres Merci Jésus qui circulent en ville.

Les phares des voitures qui se frayent un chemin dans cette procession muette croisent ici des femmes chargées sur la tête de mangues, de concombres, de tomates, là des hommes chargés de brosses, de balais, de produits nettoyants et d’attirails de toutes sortes. Les rubans aux cheveux des écolières volent sous leurs pas sautillants, phosphorescents dans le clair-obscur. La ville s’en va étudier et travailler. À la quincaillerie Bénédiction. Aux pompes funèbres La Patience. À l’épicerie La victoire de Dieu.

6 h 30 Les « blocus » — embouteillages — s’installent. La ville s’anime et retrouve ses airs de capharnaüm diurne. À présent, le soleil est là, entier. Il filtre à travers le chaos des rues, projetant de longues ombres. Sur la rue Nazon, une artère principale, on passe sous une banderole où il est écrit POU NOU BARE KOLERA, avec le dessin d’un lavage de mains.

Avant, Marie Thane et sa famille avaient une maison dans le quartier Monelazard. C’était avant la fin du monde. Elle s’est effondrée lors du séisme de janvier 2010. L’aînée, Nathanaëlle, est morte. Son corps n’a jamais été retrouvé. Sur les ruines de la maison a repoussé un tapis vert. Nathanaëlle est devenue une herbe qui se balance doucement dans la touffeur du jour, longue et aérienne.

Ils ont été relogés dans Gilado, où ils paient un loyer de 6000 gourdes par année. C’est beaucoup pour Marie Thane, qui gagne 200 gourdes (5 $CAN) par semaine à l’hôtel, 10 600 gourdes par année. Plus de la moitié de son salaire y passe. Avec les dépenses en kérosène, ne reste presque plus rien. Pour manger, entre autres. Elle n’a jamais bénéficié d’augmentation à l’hôtel. Elle se trouve déjà privilégiée d’avoir un travail stable.

7 h 30 Arrivée à l’hôtel. Il lui reste quinze minutes pour revêtir son uniforme et préparer le meuble roulant avec lequel elle va parcourir les étages : eau de javel, détersifs, produits anticoquerelles, gants de toilettes, serviettes, savonnettes, shampoing, stylos de courtoisie. Elle est prête. Un plantureux buffet est offert en terrasse pour le petit-déjeuner. Dans les parfums de crêpes et d’oeufs brouillés, les premiers clients plongent dans la piscine, juste à côté. La femme de ménage, elle, plonge dans ses seaux et dans sa journée.

La lumière est déjà haute. Marie Thane n’a jamais vu le soleil se lever ni se coucher sur la mer, elle qui vit pourtant dans une ville côtière, Port-au-Prince. La mer, elle l’a vue une fois. Chaque année, l’hôtel paie à ses employés un voyage d’une journée, à Kenscoff, où il y a un point de vue magnifique, ou bien à la plage Kaliko. « L’hôtel nous offre le pique-nique, on chante, on danse, se réjouit-elle. La fois de Kaliko, je me suis baignée longuement dans les vagues », l’une des plus douces sensations qu’elle ait éprouvées de toute sa vie. Parfois, en songe, elle se voit entrer dans la mer délicieuse avec ses petits, Taïna et Wood Stevenson.

À 33 ans, elle a deux rêves : démarrer un petit commerce de produits de beauté et voir ses deux enfants profiter d’une vie meilleure. « La mienne est difficile », se contente-t-elle de dire. L’espérance de vie des Haïtiennes, selon l’OMS, est de 64 ans, vingt ans de moins qu’en Amérique du Nord.

15 h 45 La délivrance sonne pour Marie Thane. Elle rentre à Gilado en refaisant tout le circuit en sens inverse. Avec les blocus, il lui faudra près de trois heures. Wood Stevenson et Taïna l’attendent à la lueur de la lampe à kérosène. Ils sautent dans ses jupes. Ils ont faim.

Monique Durand s’est rendue en Haïti avec le soutien du CALQ et du GRENOC, affilié au cégep de Sept-Îles.

1 commentaire
  • Andrée Le Blanc - Abonnée 11 juillet 2015 19 h 21

    Vive le retour de l'été... et des articles de Mme Durand!

    Quel bonheur de voir réapparaître, au détour de l'été, les contributions de Monique Durand ! Quelle belle plume, quelles façons de décrire des réalités méconnues, ou trop vite effleurées.C'est une vraie joie de voir revenir dans les pages du Devoir ces reportages qui nous amènent si finement ailleurs, autrement. Merci Mme Durand et merci au Devoir de lui ouvrir vos pages: à faire plus souvent !