Une avancée diplomatique historique

Un pas de plus, important, a été franchi mercredi vers la normalisation complète des rapports entre Cuba et les États-Unis alors que les deux présidents, depuis leur capitale respective, ont annoncé le rétablissement des relations diplomatiques rompues il y a plus d’un demi-siècle et la réouverture prochaine des ambassades à Washington et à La Havane.

Amorcé depuis le début de l’année, le rapprochement entre les ennemis de jadis progresse rapidement, mais d’importantes questions restent à régler avant que les deux pays n’entretiennent des rapports complets, dont celui de l’embargo qui freine les milieux d’affaires prêts à investir dans l’île.

Le président américain, Barack Obama, a donc annoncé mercredi le rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba, saluant « un nouveau chapitre » dans les relations entre les deux pays. « Cela a pris du temps, mais l’heure est venue », a lancé M. Obama dans les jardins de la Maison-Blanche, rappelant, pour mieux souligner qu’il était temps de tourner la page, que les relations diplomatiques avaient été suspendues par Dwight Eisenhower en 1961, année de sa naissance.

Pendant ce temps, de l’autre côté du détroit de Floride, son homologue cubain, Raúl Castro, confirmait, dans une lettre lue à la télévision nationale, la réouverture prochaine d’ambassades à La Havane et à Washington, son gouvernement évoquant même une date : le 20 juillet.

En annonçant cette étape historique, M. Obama consolide, à 18 mois de son départ de la Maison-Blanche, une des initiatives majeures de sa politique étrangère, qui vise à rétablir des liens négligés avec l’ensemble de l’Amérique latine et les Caraïbes, au premier chef avec Cuba.

M. Obama a annoncé que le secrétaire d’État, John Kerry, se rendrait au cours de l’été à La Havane pour « hisser fièrement le drapeau américain sur notre ambassade ». Déjà, l’exécutif américain a, à plusieurs reprises, évoqué la possibilité d’une visite de Barack Obama à Cuba en 2016, mais aucune date n’a été annoncée à ce stade.

L’embargo

Promettant de rester vigilant et exigeant avec La Havane sur la question des droits de la personne, le 44e président des États-Unis a appelé à poursuivre la normalisation engagée, demandant au Congrès de lever l’embargo, imposé à Cuba par John F. Kennedy en 1962 et sévèrement renforcé par la loi Helms-Burton de 1996. Toujours en vigueur, cet embargo américain total sur les transactions économiques et financières avec Cuba est régulièrement dénoncé par La Havane comme un obstacle au développement de l’île.

« Les Américains et les Cubains sont prêts à aller de l’avant. Je pense qu’il est temps pour le Congrès de faire de même », a souligné M. Obama, jugeant nécessaire de lever les restrictions qui empêchent les Américains de voyager ou de faire du commerce avec Cuba.

Les deux chambres du Congrès étant contrôlées par les adversaires républicains de M. Obama, le processus législatif s’annonce long et semé d’embûches, et cette avancée est loin de faire l’unanimité dans le camp républicain.

Ainsi, le candidat à la Maison-Blanche et ex-gouverneur de la Floride, Jeb Bush, a estimé qu’une ambassade américaine à La Havane légitimerait « la répression à Cuba » et ne permettrait pas de promouvoir « la liberté et la démocratie ».

Marco Rubio, autre républicain candidat à la présidence, a vivement dénoncé cette nouvelle étape dans le rapprochement, soulignant qu’il s’opposerait, au Sénat, à la confirmation d’un ambassadeur lorsqu’un nom aura été proposé par M. Obama. Né à Miami de parents cubains, le sénateur de Floride, qui est vent debout contre l’initiative diplomatique du président démocrate, appelle « à mettre un terme aux concessions unilatérales à ce régime odieux ».

Miami divisée, La Havane ravie

Suscitant beaucoup d’espoir chez les Cubains, ce rapprochement a été accueilli tantôt avec un optimisme modéré, tantôt avec une farouche opposition au sein de la communauté cubaine de Miami qui abrite près de la moitié des deux millions de personnes d’origine cubaine installées aux États-Unis. Si les émigrés « politiques » des débuts de la révolution restent farouchement opposés à tout réchauffement avec le régime de La Havane, les immigrés plus récents ont de leur côté conservé de solides attaches dans l’île et ont accueilli beaucoup plus favorablement l’annonce d’un dégel.

« C’est bien, c’est un processus logique. Nous avons des relations avec la Chine. Pourquoi ne pas entretenir de bonnes relations avec un voisin ? » a commenté Frank Diaz, un habitant du quartier Hialeah, à l’Agence France-Presse.

« C’est une infamie d’avoir des relations avec Cuba la terroriste », a pour sa part Miguel Saavedra, membre de l’organisation anticastriste Vigilia Mambisa, brandissant une pancarte « Ambassade américaine à Cuba : infamie ».

Pour Emilio Carreno, un Cubain de 58 ans arrivé aux États-Unis en 1969, « c’est un manque de respect à l’égard de la population cubaine ».

Mais beaucoup s’attendent à ce que cette ouverture améliore la situation des citoyens cubains. « Le rapprochement va être un processus de long terme, mais c’est une étape critique pour formaliser les relations », a estimé Carlos Saladrigas, président du Cuba Study Group.

De nombreux Cubains saluaient mercredi l’annonce estimant qu’il est plus que temps d’enterrer les derniers vestiges de la guerre froide. « Ils auraient déjà dû le faire depuis de nombreuses années », s’est exclamé Freddy Torres, 40 ans, au milieu de la foule réunie place des Soupirs, surnom donné à un petit square attenant à la mission américaine à La Havane.

Juan Ruberto Fernandez, lui, avoue du haut de ses 77 ans que « jamais [il] n’aurait pensé qu’ils pourraient se mettre d’accord ».

Beaucoup des personnes interrogées par l’AFP rappelaient qu’à leurs yeux, le plus important demeurait la levée de l’embargo américain, qui pénalise l’économie de l’île depuis 1962. « Depuis que je suis née, la seule chose dont on parle c’est de l’embargo », même si « l’ouverture de l’ambassade ouvre la porte à beaucoup de possibilités », estime Marie, employée d’un magasin de souvenirs de 23 ans.

Les grands obstacles

Washington — Malgré les annonces récentes, il reste de nombreux obstacles sur le chemin de la normalisation.

L’embargo économique et financier Décrété en 1962 par le président américain John F. Kennedy, il a été allégé et renforcé au fil des ans pour aboutir à un énorme méli-mélo légal. Seul le Congrès détient le pouvoir de le démêler, et de mettre fin à cet embargo. La loi Helms-Burton a renforcé l’embargo en 1996. Sur une quarantaine de pages, elle compile la totalité des sanctions en vigueur contre Cuba. Elle stipule en particulier les restrictions au commerce et aux voyages avec l’île des Caraïbes, le veto de Washington à son intégration à des instances internationales ou encore les sanctions visant les entreprises américaines ou de pays tiers qui coopéreraient avec Cuba.

L’indemnisation Après la révolution qui a porté Fidel Castro au pouvoir en 1959 à Cuba, le gouvernement a mené des expropriations pendant toute la décennie suivante. À l’heure actuelle, les États-Unis ont été saisis de 5911 demandes d’indemnisation émanant d’entreprises et de particuliers, cubains et américains, en dédommagement d’expropriations, de biens et de concessions perdus. Le montant total estimé se situe entre 7 et 8 milliards de dollars, dont environ 90 % au titre de compensation pour la nationalisation d’infrastructures et de services après 1959. La base militaire de Guantánamo Elle est installée depuis 1903 à l’extrême pointe est de l’île de Cuba. Cette base navale s’étend sur près de 120 km2. L’administration Obama s’emploie depuis plusieurs années à trouver un moyen de fermer le centre de détention installé sur la base après les attentats du 11 septembre 2011. Mais elle n’envisage pas à ce stade de restituer la région à Cuba.