Porter la plume dans la plaie

Balbina Flores Martínez, représentante de Reporters sans frontières au Mexique
Photo: François Pesant Le Devoir Balbina Flores Martínez, représentante de Reporters sans frontières au Mexique

La tâche de Balbina Flores Martínez est, de son propre aveu, « titanesque ». Correspondante et responsable du Mexique pour Reporters sans frontières, elle est seule pour y documenter et suivre les enquêtes sur les cas d’agressions contre les journalistes. Une tâche dont elle ne voit pas le bout dans ce pays de 120 millions d’habitants devenu l’un des plus grands cimetières de journalistes au monde.

Après 15 années passées auprès de l’organisation qui a pour mandat de défendre la liberté de la presse, elle constate que la situation ne fait que s’envenimer dans son pays. « C’est extrêmement frustrant, après tant d’années d’efforts », lance-t-elle dans son bureau où s’empilent les boîtes de documents dans un édifice défraîchi érigé sur une station de métro du nord de Mexico.

Le Mexique a toujours été un terrain accidenté pour les journalistes. Menaces, assassinats et enlèvements ne sont pas nouveaux. Mais depuis une dizaine d’années, le danger atteint des sommets. La flambée de la violence qui gangrène ce vaste pays depuis que l’ancien président Felipe Calderón a lancé la guerre contre les narcotrafiquants en 2006 a fait son lot de victimes chez les journalistes, qu’il faut compter parmi les quelque 100 000 morts et 30 000 disparus qu’a faits cette « guerre ».

Les chiffres exacts varient d’une organisation à l’autre, mais les estimations de Reporters sans frontières portent le nombre de meurtres et de disparitions à 54 et 22 respectivement pendant le sextennat de Calderon (2006-2012). Et sur les 22 disparus, seulement 8 ont été retrouvés… Au cours des trois premières années de la présidence d’Enrique Peña Nieto, on compte au moins 18 meurtres et 3 disparitions. Bien peu de pays dans le monde sont aussi meurtriers pour les journalistes.

Prolifération de menaces

Au-delà de ces incidents tragiques, il y a quantité de menaces, verbales et physiques, et d’intimidation. Selon l’ONG britannique Article 19, qui défend la liberté d’expression et d’information, le nombre d’incidents de ce genre est en pleine augmentation au Mexique. Sous le gouvernement de Calderón, l’organisme estime qu’il y avait en moyenne une agression toutes les 48,1 heures. Sous Peña Nieto, jusqu’ici, c’est une toutes les 26,7 heures. Seulement pendant le mois de mai dernier, on comptait une agression toutes les 10,1 heures.

Balbina Flores Martínez en a fait la désagréable expérience en mars 2014. C’est par téléphone, à son bureau, que la menace de mort lui est parvenue. Un homme qui se présentait comme un commandant d’un puissant cartel de drogue de l’État du Michoacan lui a dit avoir été payé pour lui « faire du mal ». Le motif ? Elle n’aurait pas répondu à une invitation de La Familia Michoacana. Une « trahison », selon cet homme. Même si Mme Martinez assure n’avoir jamais reçu l’invitation. « C’est une pratique courante chez ces groupes criminalisés, explique-t-elle. Ils invitent les journalistes à un événement et leur disent ce qu’ils veulent voir publier. »

La menace n’a jamais été mise à exécution et le téléphone n’a jamais plus résonné. Mais le mal était fait. « J’ai eu vraiment peur, confie, calme et contenue, la dame dont la taille ne dépasse pas cinq pieds. J’ai changé ma façon de travailler, je ne suis pas sortie du D. F. [le District fédéral, soit Mexico] pendant six mois », alors que son travail lui commande normalement d’aller là où, sur l’immense territoire mexicain, meurtres, enlèvements et autres incidents sont rapportés. Après avoir signalé cette menace aux autorités, elle a obtenu une protection policière 24 heures sur 24 pendant les six premiers mois. Aujourd’hui, elle l’accompagne dès que la nuit tombe. « C’est le lot de centaines de journalistes au Mexique. Le problème, c’est qu’on ne sait jamais si la protection est suffisante… »

Le règne de l’impunité

La confiance s’effrite, d’autant que ce sont les autorités gouvernementales — police, fonctionnaires, élus, etc. — qui profèrent le plus de menaces. Là-dessus, Reporters sans frontières et Article 19 sont formels. Selon l’organisme britannique, les autorités sont derrière 48 % des cas d’agressions inventoriés. Viennent ensuite, en ordre décroissant, des sources non identifiées, des civils ou des entreprises, des syndicats et, enfin, les organisations criminelles, dont les narcotrafiquants. « Le gouvernement dit que ce sont les narcos qui sont principalement responsables des agressions, mais c’est l’inverse qui est vrai », affirme catégoriquement Juan Vazquez, attaché de presse du bureau mexicain d’Article 19. « C’est le règne de l’impunité : 99 % des agressions rapportées restent impunies. »

Dans les cas extrêmes, comme les assassinats et les enlèvements, toutefois, ce sont surtout les groupes criminalisés qui sont derrière, indiquent les deux organismes. « Ils mettent plus souvent leurs menaces à exécution, explique Balbina Flores Martínez. Même si l’on sait que les autorités peuvent utiliser les groupes criminalisés pour faire ces basses besognes. Ça reste par contre difficile à prouver. » Au bout du compte, la très grande majorité des meurtres et enlèvements restent impunis, assure-t-elle. « Il y a un grave problème de justice au Mexique. »

Le danger n’est pas le même partout sur le territoire mexicain. Ni au sein des rédactions. « Ce sont surtout les journalistes couvrant les questions de sécurité, les affaires criminelles, les droits de l’homme ou même les affaires politiques et sociales qui sont ciblés, indique Mme Martínez. Mais dans les zones rongées par la violence de la guerre à la drogue, aucun journaliste n’est vraiment à l’abri », poursuit-elle en insistant sur l’État de Tamaulipas, dans le coin nord-est du pays. « Là-bas, on ne menace pas : on tue. »

Alors, comment pratiquer son métier de journaliste ? « Plusieurs s’autocensurent, répond Mme Martínez. C’est un problème très répandu. D’autres encore quittent le métier, ou alors déménagent. Certains, même, s’expatrient après avoir reçu des menaces. » Elle connaît 15 journalistes qui l’ont fait depuis 2008.

Et les autres ? « On apprend à vivre avec la peur. C’est le plus difficile, confie-t-elle. Et puis on continue à faire ce que l’on a à faire… » Porter la plume dans la plaie, donc, comme le disait Albert Londres, au risque que la plaie, béante, n’ensanglante la plume.

54
C’est le nombre de journalistes victimes de meurtres pendant le sextennat de Calderon (2006-2012) selon les estimations de Reporters sans frontières. Pas moins de 22 ont aussi été portés disparus, parmi lesquels seulement 8 ont été retrouvés.
18
C’est le nombre de meurtres recensés chez les journalistes au cours des trois premières années de la présidence d’Enrique Peña Nieto. On compte aussi trois disparitions. 

Le gouvernement dit que ce sont les narcos qui sont principalement responsables des agressions, mais c’est l’inverse qui est vrai. [...] C’est le règne de l’impunité : 99 % des agressions rapportées restent impunies.

1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 29 juin 2015 08 h 44

    Écrire,

    c'est toujours mourir un peu, parfois c'est mourir beaucoup.

    Et écrire, c'est vivre et faire vivre beaucoup.