Tisser des liens pour survivre

Joséphine Bacon a lu son poème devant 150 étudiants haïtiens.
Photo: Monique Durand Joséphine Bacon a lu son poème devant 150 étudiants haïtiens.
Une rencontre historique a lieu ces jours-ci à Port-au-Prince entre deux peuples revendiquant des racines autochtones : les Innus et les Haïtiens. De nombreuses personnalités autochtones du Québec, surtout des écrivaines innues, sont venues tendre des passerelles à leurs vis-à-vis haïtiens autour des questions d’identité. Premier de deux textes.


« Haïti, mon ami / mon souvenir / je sais où te trouver dans ma mémoire. » Elle est là, toute menue, lisant son poème devant 150 étudiants rassemblés au collège les Normaliens réunis, dans le centre de Port-au-Prince. Joséphine Bacon, la poète innue, originaire de Pessamit sur la Côte-Nord, s’est mise pieds nus. Un vent chaud entre par les grilles ouvertes de la salle. Un coq chante. « Il vous reste une mémoire autochtone, dit l’écrivaine à son auditoire, il faut la réveiller. La mémoire ne meurt jamais. »

« Nous nous retrouvons enfin, Indiens et Nègres d’Amérique », clame Rodney Saint-Éloi, à qui l’on doit l’initiative de l’événement Nuits amérindiennes en Haïti qui se déroule jusqu’à dimanche. L’enjeu de cette rencontre inédite « est de revisiter l’histoire et de réactiver une mémoire amérindienne commune au Québec, au Canada et à Haïti. Les peuples d’Haïti et des Premières Nations vont reconquérir une histoire et un imaginaire dont ils ont été dépossédés. » L’éditeur montréalais d’origine haïtienne publie plusieurs écrivains innus. « Dès l’enfance, on m’a appris que mes ancêtres n’étaient pas des Gaulois, mais des Indiens d’Amérique. Les premiers peuples de mon pays, Arawaks, Taïnos, étaient des femmes et des hommes à la peau rouge appelés Indiens. Le mot “Haïti” provient d’ailleurs d’un mot autochtone, “Ayiti”. » Avant l’arrivée des Européens, 60 000 Taïnos vivaient sur l’île d’Hispaniola, aujourd’hui partagée entre Haïti et la République dominicaine.

Ils sont une quarantaine d’autochtones du Québec arrivés cette semaine à Port-au-Prince. Beaucoup d’écrivains, surtout des écrivaines, des universitaires, des artistes. Ils sont venus fraterniser, échanger, dans une connivence émue avec des personnalités haïtiennes, telles Yanick Lahens, auréolée du Femina 2014, Frankétienne, Emmelie Prophète, Gary Victor, mais aussi avec le grand public, invité à des conférences et des spectacles.

« On est en train de refaire les Amériques dont on a été privé, tous, explique l’écrivain-géographe, Jean Morisset. Des rencontres comme celles-ci, entre autochtonies du Nord et du Sud, sont des veines continentales qui retrouvent leur circulation. » Pour le spécialiste, toute l’identité et le devenir nord-américains se sont joués au départ autour de deux grands pôles : la Caraïbe et le Saint-Laurent. Ces liens entre autochtones des Amériques refabriquent, à ses yeux, « un soi-même qui a été défini en dehors de ses racines géographiques continentales, c’est-à-dire par les histoires coloniales ».


Des fractures en commun

« L’avenir des petites nations se trouve dans ce type de liens nouveaux en train de se tisser. Il s’agit d’un phénomène universel », affirme l’anthropologue et écrivain Serge Bouchard. Les peuples autochtones représentent environ 370 millions de personnes sur la planète, dont près des trois quarts vivent en Asie. La définition communément admise de « peuples autochtones » est la suivante : des communautés liées par une continuité historique avec les sociétés antérieures à l’invasion des colonisateurs, par exemple, espagnols dans le sud de l’Amérique, français et anglais au nord. Des communautés qui s’estiment distinctes des sociétés qui dominent à présent sur les territoires de leurs ancêtres. Des communautés dont les histoires respectives sont enfouies sous les histoires coloniales.

Trait commun à l’ensemble de ces peuples premiers : leur détermination à préserver et à transmettre aux générations futures leur identité, leurs modèles culturels et leurs territoires ancestraux. Autre trait commun : un fond d’histoire tragique. « Naturellement, les Amérindiens du Québec et moi, dit Rodney Saint-Éloi, nous nous sommes reconnus puisque nous sommes de la même chair et d’une histoire faite de dépossessions, de rapines et d’extrêmes violences. »

Ces peuples racines partagent aussi un puissant esprit de créativité auquel est maillé un sens aigu du sacré. « Je marche à travers les lunes nordiques. Je suis un petit souffle parmi cette respiration mystique », écrit l’Innue Rita Mestokosho, publiée au Québec, en France et en Suède. « Ces peuples révèrent la parole », dit la chercheuse Isabelle St-Amand. Parole racontée, chantée, slamée, tambourinée, écrite aussi, dont témoigne en abondance le programme de ces Nuits amérindiennes.

« En Haïti, les Innus sont venus chercher des amitiés, des alliances pour se donner des leviers politiques plus forts, soutient Serge Bouchard. Ils sont venus chercher de la compassion aussi. Et la confirmation qu’il est possible d’être différent dans le monde. » Le peuple innu ne compte plus que 19 000 personnes sur la planète et lutte pour sa survie. « L’avenir de ces peuples, enchaîne-t-il, passe par la mondialisation de leur distinction, ils doivent exister dans le monde. »

Et qu’est-ce que les Haïtiens viennent chercher chez les Innus ? « Mes compatriotes connaissent très peu leurs racines africaines, et encore moins leurs racines autochtones », explique le professeur d’histoire Nimraud Roc. « Ils ont beaucoup à gagner dans la reconquête de ce passé perdu dans la mémoire collective. » « Il faut pouvoir récupérer cette part de nous-mêmes occultée », dit l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens.

Retour au collège les Normaliens réunis où les étudiants ont mis en scène un poème de Joséphine Bacon. Magdalée, Pamella, Cleevens, Wilbert scandent les mots avec fièvre. « Tu chantes, je chante / Tu contes, je conte / C’est la nuit des nuits. » L’auditoire est ému. Rideau. La poète du Nord, légère, bouleversée, s’en retourne dans la chaleur écrasante qui enveloppe la ville. Dehors, une femme porte sur la tête un panier lourd de mangues, un homme, un sac de charbon énorme, son front est plissé sous le poids et maculé de suie. Des fillettes enrubannées sortent de l’école en se tenant par la main. « De la Côte-Nord à Port-au-Prince, dit Rodney Saint-Éloi, nous marchons ensemble pour convoquer des lendemains de lumière. »

5 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 8 mai 2015 06 h 11

    Combien agréable exercice que celui de vous...

    ....«revoir» et relire madame Durand ! Et votre «papier» qui vient cogner aux racines même de mes «trognons».
    Émouvant article sur la survie identitaire. Je me permets d'y faire un lien avec ce livre, tout frais sorti de la main, du coeur de madame Monique Proulx et aussi des presses. Volume intitulé: «Ce qu'il reste de moi...»
    À celles et ceux générateurs de cette touchante initiative, bravos et francs succès!
    Puissent vos racines y trouver voire retrouver ces essences qui nourrissent le coeur, l'esprit et l'âme.
    À madame Durand j'ose offrir ces mots figurant sur les armoiries familiales: «Ouvre le coeur de ta maison». C'est sans prétention autre que celle d'une certaine fierté que je le fais. Ces armoiries existaient bien avant mon arrivée sur cette planète. Il me reste, j'en souris, à en mettre en pratique le texte.
    Gaston Bourdages
    Auteur - Conférencier.

  • Denis Marseille - Inscrit 8 mai 2015 06 h 25

    excusez-moi, mais...

    Je doute que les haïtiens soient des autochtones. Ils sont des descendants d'esclaves noirs venus d'Afrique...

    • Pierre Dunnigan - Abonné 8 mai 2015 14 h 17

      on peut être autochtone des Amériques, de l'Afrique, et de bien d'autres régions du monde.

      Et avant le métissage africain, c'était "Les premiers peuples de mon pays, Arawaks, Taïnos..." - "...des communautés liées par une continuité historique avec les sociétés antérieures à l’invasion des colonisateurs."

    • Denis Marseille - Inscrit 8 mai 2015 18 h 17

      "...des communautés liées par une continuité historique avec les sociétés antérieures à l’invasion des colonisateurs."

      Donc, à ce titre, les québécois sont des autochtones et la plupart des peuples actuels aussi. Nous sommes tous issus d'une continuité historique sinon nous ne serions pas là.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 8 mai 2015 21 h 08

    Ont-ils été vaccinés contre le choléra...

    voir l'article dans le Devoir d'aujourd'hui...sinon peut-être pas une si bonne idée d'aller là-bas...