Un désastre de trop

Haïti a subi plus que sa part de catastrophes naturelles, sans compter les crises politiques. En janvier 2010, ce pays portait encore des traces des ouragans et des déluges qui l’avaient frappé au cours des années précédentes. Il ne manquait plus qu’un séisme majeur pour compléter la longue liste des désastres auxquels il semble abonné. Claude Lévesque revient sur la tragédie, dans un dossier bien particulier pour lui puisqu’après plus de 21 ans de travail au Devoir, il prend sa retraite en ce début d’année.
 

En 2010, au douzième jour de janvier, à 16 h 53, un monstre de 7,3 à l’échelle de Richter, avec un épicentre situé juste au bon endroit pour faire un maximum de dégâts, secoue le sud d’Haïti, sa partie la plus densément peuplée.

On sait tout de suite que le bilan sera lourd, très lourd. On l’établira bientôt à 230 000 morts et des centaines de milliers de blessés, dont plusieurs devront être amputés d’urgence. Un million et demi de personnes se trouvent sans logis du jour au lendemain. Pendant plusieurs jours, les habitants de Port-au-Prince et de Léogâne, site de l’épicentre, passeront la nuit dehors, même ceux dont la maison tient toujours. Ils craignent que les bâtiments ne s’effondrent sous le coup d’une réplique. On en comptera une douzaine dans les jours suivants, avant que survienne un deuxième séisme, de 6,1 à l’échelle de Richter, le 20 janvier. Heureusement beaucoup moins dévastateur.

Le palais présidentiel et d’autres édifices administratifs sont détruits, de même que des hôpitaux et des écoles. Des milliers de fonctionnaires, dont plusieurs cadres, perdent la vie, ce qui rend l’État d’autant plus impuissant à réagir. Une centaine de Casques bleus et d’employés civils de la Minustah, la mission de l’ONU en Haïti, trouvent également la mort dans l’effondrement de leur quartier général. Néanmoins, comme on l’a fréquemment observé, les Haïtiens font preuve d’une grande solidarité et d’une grande résilience dans cette épreuve d’une ampleur sans précédent.

Heureusement, l’unique piste de l’aéroport de Port-au-Prince demeure praticable, mais ce n’est pas le cas pour les installations portuaires, et des goulots d’étranglement se créent dans l’acheminement de l’aide.

Secourir dans le chaos

S’enclenche alors une des plus importantes opérations humanitaires de l’histoire. Elle commence dans un certain chaos, puisque les routes, comme les moyens de télécommunications, sont presque toutes hors d’usage. Pour les Haïtiens de la diaspora, à Montréal, à Miami, à New York et ailleurs, ce silence radio génère l’angoisse. « Je ne connais pas une famille qui n’a pas été endeuillée », note Marjorie Villefranche, la directrice de la Maison d’Haïti à Montréal.

La communauté haïtienne de la métropole se mobilise. Les appels à la solidarité trouvent écho dans tous les secteurs de la société. La Croix-Rouge canadienne, qui canalise une bonne partie de l’aide, a reçu des dons s’élevant à 212 millions de la part d’individus, de sociétés et des divers ordres de gouvernement au cours des cinq dernières années.

À l’échelle internationale, les promesses d’aide affluent, totalisant bientôt plus de 12 milliards de dollars. Comme d’habitude, les engagements n’ont pas tous été tenus, mais l’élan de solidarité est réel.

Sur le terrain, le chaos règne pendant les premiers jours, certains pays et certains acteurs privés donnant l’impression de s’autoproclamer coordonnateurs des opérations. C’est cependant le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) qui agira à ce titre, comme il en a le mandat.

Il faut de toute urgence établir les besoins et les priorités. L’eau potable et la nourriture arrivent évidemment en tête de liste. La reconstruction des maisons doit aussi se faire rapidement dans un pays sujet à une saison des ouragans et à des pluies abondantes.

L’ONU met en place des groupes sectoriels afin d’éviter les dédoublements. Aux agences des Nations unies et aux grandes ONG internationales s’ajoutent une foule de petites organisations, souvent improvisées, parfois pleines de bonne volonté et parfois crapuleuses, qui veulent à tout prix être de la partie.

« D’un sinistre à l’autre, il faut minimiser le plus possible les impacts, affirme Michel Léveillé, directeur général de la Croix-Rouge canadienne. Il s’agit d’avoir du matériel prépositionné, de construire des digues d’irrigation, de travailler de façon très concrète avec la Croix-Rouge haïtienne et avec les communautés locales, en rendant ces dernières plus prêtes et plus aptes à faire face aux désastres. »

En 2010, la Fédération internationale de la Croix-Rouge disposait depuis quelques années d’une base au Panama, où était entreposé du matériel d’urgence pour toute la région Amérique centrale-Antilles.

« C’est vraiment saisissant de constater qu’une ville est détruite à 90 %. C’est notre métier, mais cette situation paraissait un peu surréaliste », raconte Michel Léveillé, qui s’est rendu sur place en mars 2010.

« C’était la désolation totale. On se tournait sur 360 degrés et tout était détruit », confirme Marjorie Villefranche, qui a fait le déplacement en février 2010. Étant retournée en Haïti deux ans plus tard, elle se dit « étonnée » par la rapidité avec laquelle on a ramassé les gravats. Pendant des mois, plusieurs observateurs s’étaient pourtant désolés devant la lenteur qui caractérisait cette opération de déblayage. « Partout dans le monde, les gens ont été très généreux envers Haïti. On a pu assister au meilleur et au pire. Le meilleur, c’est la réaction d’empathie des gens. Le pire, c’est qu’on a assisté à une bagarre entre ONG », ajoute Mme Villefranche.

Tout le monde n’a pas été relogé. On trouve encore des camps de réfugiés à Port-au-Prince. Selon les chiffres de l’Organisation internationale des migrations, il y aurait 123 sites regroupant 122 741 familles. Certains de ces camps se transforment en de nouveaux quartiers.

Incertitude politique

Avant le séisme, Haïti était le pays le plus démuni de l’hémisphère occidental. Des progrès ont été réalisés, notamment dans l’accès à l’enseignement primaire. La pauvreté a quelque peu reculé ces dernières années, mais six millions d’Haïtiens vivent encore avec moins de 2,50 $ par jour.

Sur le plan politique, l’incertitude plane de nouveau sur Haïti, où les mandats des sénateurs se terminent le 12 janvier. Depuis des années, les diverses instances politiques ont vainement tenté d’organiser des scrutins pour renouveler les deux chambres du Parlement.

Haïti demeure un pays très divisé sur le plan social. « Je pensais que ce serait l’occasion de changer les mentalités, mais, malheureusement, ça n’a pas été le cas. Au début, on a vu des Noirs secourir des Mulâtres et des Mulâtres secourir des Noirs, mais ils sont bientôt retombés dans leur indifférence. Les choses sont redevenues comme avant moins d’un an après le tremblement de terre. Pour moi, ç’aurait dû être la première leçon : la solidarité de toutes les classes qui permettrait un changement véritable », dit Jean-Ernest Pierre, directeur de la radio haïtienne de Montréal.


« Mais la leçon véritable, c’est que le changement doit venir des Haïtiens. Oui, Haïti a besoin d’aide de la communauté internationale, mais les Haïtiens doivent indiquer clairement dans quelle direction ils veulent aller », ajoute-t-il.

2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 10 janvier 2015 09 h 50

    Monsieur Lévesque...pour ces plus de...

    ...21 ans dédiés à votre profession: mercis! Du généreux partage de vos richesses, nous avons bénéficié. Puisse la vie, petit et grand «V» en conserver le(s) souvenir(s) ! Une excellente retraite à vous ! Je change de propos. «Haiti» me dérange. Je m'explique. Le sourire de ces gens face au drame, leur bonhommie, leurs capacités de «rebondir», leurs facilités de vivre...la vie...je tente de me «mettre à leur place». Mon dérangement vient de mes incapacités d'agir comme elles et eux. Il me reste...l'imitation. Oui, imiter ce qu'ils ont de beau. Mon côté sérieux grimace...et j'en souris. Mes respects à vous monsieur Lévesque.
    Gaston Bourdages, «Pousseux de crayon sur la page blanche»
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

  • Zohra Joli - Inscrit 10 janvier 2015 09 h 54

    Pauvre Haiti

    Que pouvons nous faire en tant qu'individu : type d'aide et endroits où s'adresser etc ?