Le corps n’est rien

Evains Wêche
Photo: Mémoire d'encrier Evains Wêche
Evains Wêche est né à Corail, dans la Grand’Anse, en Haïti. Dentiste au ministère de la Santé publique et de la Population, il est aussi bibliothécaire et animateur culturel. Il a publié le recueil de nouvelles Le trou du voyeur (Henri Deschamps, 2013) qui lui a valu le prix Henri Deschamps 2013 (Haïti). Il a aussi publié deux nouvelles dans le recueil Je ne savais pas que la vie serait si longue après la mort, un collectif dirigé par Gary Victor (Mémoire d’encrier, 2012). Les brasseurs de la ville est son premier roman.​
 

C’est dire que le corps n’est rien. Les richesses amoncelées non plus. Les préjugés, les frontières, les privilèges, les études, les dons, les sciences, l’amour tout comme la haine, les ancêtres, les victoires ni les combats inutiles, les impérialismes ni les dictatures, les faiblesses tout comme les démonstrations de chars blindés, l’uranium ni le pétrole, les mathématiques, le sida, les prix Nobel, les apôtres, les hauts murs barbelés ni les grandes barrières en fer forgé, les bondieuseries tout comme les loas, Dessalines, Baby Doc, les lois. Tout peut partir en poussière en 35 secondes. Même l’énergie. C’est quand les bras sont coupés que l’on se tourne vers sa tête. Alors on s’évalue, on prend conscience de ce que vaut une tête de nègre. Avec le tremblement de terre, le ciel nous est tombé sur la tête. Une tête perdue dans les décombres.

C’est dire que le monde n’est pas ce puzzle à reconstituer pour retrouver le paradis perdu. Les concepts, les technologies, les laboratoires, les partis politiques, les christs, les indignations tout comme les programmes d’ajustement structurel, les atlantes, les espoirs, tout ce auquel nous croyions tout comme tout ce que nous dédaignions, les dossiers, les casques bleus, la famille, les grèves de la faim tout comme les fins du monde, le capitalisme, Cuba, l’ONU, la littérature ni les peintres naïfs. Rien n’a pu retenir l’hécatombe. Rien n’a été épargné par l’apocalypse. On s’est réveillés un beau matin marchant dans le vide. Pas même un fil ténu sur quoi jouer les funambules. Les enfants jouaient à la marelle sur des cadavres.

C’est dire que plus rien ne voulait plus rien dire. L’horreur de la passion du Christ en a pris une bien bonne face l’épouvante du 12 janvier 2010 que même Satan n’a pas pu prévoir.

Mais dans le malheur : la belle amour humaine.

Pour une fois, Cité soleil n’avait rien à craindre de Pétion-Ville. Pour une fois les couleurs se sont emmêlées, oubliant même leurs teintes. Seules demeuraient la solidarité, le bon voisinage, le konbit ; comme quoi le malheur relie. Cet élan vers l’autre, dont on sentait la peine de voir ses enfants expier sous les décombres, tous ces efforts s’évaporer, tous ces espoirs s’assombrir par la poussière ; cet élan vers l’autre dont on sentait la chair meurtrir et les entrailles se comprimer, les larmes chaudes couler silencieusement ; cet élan vers l’autre nous est venu parce que nous avons tous souffert un jour. On peut ne pas comprendre la faim, la misère, l’insalubrité, l’indignité, mais la douleur nous parle. La douleur est la chose du monde la mieux partagée. Cet élan nous a réunis. En un tremblement de temps, une fenêtre s’est entr’ouverte et on a eu un flash sur ce qu’on aurait pu être ensemble.

Notre unité historique n’a duré qu’un tremblement de coeur, le temps pour les boy-scouts du monde de remettre en place le puzzle, le temps de remettre à leurs places respectives les pièces même endommagées. Et ils ont tout reclassé dans leurs dossiers pour recréer le statu quo ante terraemotus au nom des valeurs humaines… On avait tout perdu, on nous a tout pris.

On a beau pleurer nos morts, on a beau chanter des alléluias, ayibobo, hosanna, vive la vie, nos certitudes sont irréversiblement ébranlées. C’est comme se réveiller un beau matin avec une tête qu’on ne se connaît pas et d’être contraint de vivre avec. Il ne nous reste que la mémoire pour nous restituer à nous-mêmes. Mais comment rendre cette mémoire à nos enfants sans tomber dans les mythes comme Père Noël, Godot, Lagrandyab, etc. quand on n’a aucun repère ? Qu’est-ce que l’image d’un héros de deux cents ans face à la douleur d’avoir tout perdu ? Que peuvent les valeurs humaines quand nécessité oblige ?

Nous vivons rétro. L’impossible serment des ancêtres nous guette encore pire que l’esclavage du colon. Nous redoutons encore les bottes terribles du yankee. Focalisés sur nos échecs et nos rendez-vous manqués, nous passons à côté de nous. L’indignation ne nous révolte plus, elle nous accable. Et triomphent les prophètes de malheur!

Rien n’a pu épargner 300 000 vies et les repères de tout un peuple qui en avait déjà tellement peu : voilà une obsession. Pour nous qui sommes restés, la cause est entendue : il n’y a point de dieu pour les malheureux et personne ne s’en soucie. Que peut-on alors? Nager pour sortir de l’eau boueuse ? Brasser, brasser, brasser le ventre de la vie? Se débrouiller avec ce qu’on a ? Se débrouiller n’est pas un péché. Quelle est la meilleure formule pour se sortir du labyrinthe 

Comment rétablir l’amour ?

Nous sommes encore dans le questionnement. Haïti est un séisme permanent.

Mille poèmes pour les victimes.