Souvenirs d’un traumatisme chez les Haïtiens de Montréal

Directement affectée, l’importante communauté haïtienne de Montréal a vécu le tremblement de terre d’une façon aussi digne qu’émotive. « C’est un peu comme si un autre séisme était survenu ici, à la Maison d’Haïti. Dès qu’on a appris la nouvelle, les appels et les gens ont afflué. Tout le monde s’est précipité ici. Les gens de la communauté voulaient avoir des nouvelles. On n’en avait pas plus qu’eux, mais c’était comme une façon d’attendre ensemble, se souvient Marjorie Villefranche, directrice de la Maison d’Haïti, boulevard Saint-Michel à Montréal. Ç’a été vraiment difficile parce que nous ne sommes pas un organisme habitué à gérer des crises. »

Le lendemain du séisme, l’auteur de cet article avait pu constater le désarroi dans lequel étaient plongés ces visiteurs à l’établissement dirigé par Mme Villefranche, tout comme les Haïtiens d’origine interrogés dans des commerces de la rue Jean-Talon Est. « Encore ? », a répondu un jeune commerçant questionné sur sa première réaction. Il faisait allusion aux ouragans, inondations et coups d’État qui avaient déjà secoué Haïti. Sa deuxième réaction aura été une autre question : « Pourquoi ? »

 

Dans les tripes

Les nombreux membres de la diaspora qui ont choisi Montréal étaient à la fois atterrés et morts d’inquiétude. En Haïti, les communications avec le monde extérieur étaient presque complètement rompues. « Nous avons vécu ça dans nos tripes. Les Haïtiens d’origine restent avec Haïti en eux. J’ai été vraiment sidéré par cette nouvelle, je n’en croyais pas mes oreilles », raconte Jean-Ernest Pierre, directeur général de la station CPAM, la radio ethnoculturelle de Montréal.

« Il a fallu trouver des astuces pour nous informer. Quelquefois, ce sont des auditeurs qui nous ont aidés : ils avaient réussi à établir un contact et, à travers celui-ci, ils pouvaient nous informer sur la situation qui prévalait dans tel ou tel secteur. Si un auditeur réussissait à entrer en contact avec un membre de sa famille ou un ami, ce dernier pouvait aller à une adresse qu’on lui donnait et voir si une famille se portait bien, si la maison était intacte ou si c’était la catastrophe. C’était extrêmement ardu. Cette opération a duré au-delà d’un mois. »

Les jours ayant suivi le séisme, les gestes de soutien sont venus de toutes parts : des CLSC, de la Croix-Rouge et des représentants gouvernementaux. Montréal a d’ailleurs été la ville hôte d’une conférence de haut niveau des pays « amis d’Haïti ». Plusieurs téléthons et spectacles-bénéfices se sont succédé pendant un mois.

Pendant près de trois mois, la Maison d’Haïti est restée ouverte sept jours sur sept, de 9 h à 21 h. Les sociétés de téléphonie Bell et Telus y ont installé un centre d’appels improvisé.

Le centre de crise

« À un moment donné, on a voulu déplacer le centre de crise au complexe Guy-Favreau parce que la Maison d’Haïti est petite et vétuste. Les gens n’ont pas voulu. La population s’y sentait chez elle », rappelle Marjorie Villefranche.

« C’est aussi le moment où on s’est rendu compte de la maturité de la communauté. Je ne suis pas sûre que dix ans auparavant elle aurait pu réagir d’une manière aussi mature. Il n’y a pas eu d’engueulades, il n’y a pas eu de bagarres. Les gens se sont juste mobilisés et soudés », ajoute-t-elle.

Les communications avec Haïti se sont quelque peu rétablies au bout d’une semaine environ. De temps en temps, les gens arrivaient à tenir des bouts de conversation par téléphone cellulaire ou par le truchement d’Internet.

« Plus les jours passaient et plus les gens venaient pleurer ici. On avait peur de leur dire, s’ils n’avaient pas eu de nouvelles depuis une semaine ou dix jours, que ce n’était pas une bonne nouvelle. Il y avait donc l’angoisse, se souvient Mme Villefranche. On donnait des services aux gens, mais nous aussi, on était en deuil. Je ne pense pas qu’il y avait une seule personne dans la communauté qui n’était pas en deuil. Je n’ai pas perdu de famille, mais j’ai perdu des amis très, très chers. »

De son côté, pendant plusieurs semaines, la station CPAM diffusait presque exclusivement des émissions spéciales sur le tremblement de terre. Son directeur, Jean-Ernest Pierre, trouve que la communauté haïtienne de Montréal a bien réagi dans l’ensemble : « En temps normal, les Haïtiens de la diaspora apportent un soutien financier important à leur pays d’origine. Au lendemain du séisme, que ce soit par l’envoi de nourriture ou d’argent, ils ont énormément aidé les Haïtiens sur place à passer ce cap extrêmement difficile. »

Selon M. Pierre, la réaction des Canadiens et des Québécois a été « excellente », permettant « de voir que l’humain reste l’humain dans de telles circonstances : il n’était pas question de savoir quelle était la couleur de la peau, c’était un élan de solidarité tout à fait naturel. »

Commémoration

La Maison d’Haïti, la Tohu, l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), la Concertation pour Haïti et une dizaine d’organisations de la diaspora organisent un événement d’envergure à Montréal pour commémorer le 5e anniversaire du séisme en Haïti. Ces activités se déroulent les 10, 11 et 12 janvier à la Tohu, dans le quartier Saint-Michel. Les organisateurs, qui attendent un millier de participants, invitent le public et les organisations à présenter leurs réalisations et leurs projets.
1 commentaire
  • Gaston Bourdages - Inscrit 10 janvier 2015 11 h 41

    «Les indélébiles traces de la souffrance...

    ...de toutes souffrances. Celles des autres et les nôtres...j'ose avec leurs intensités de couleurs. Souffrance(s) qui nous convie(nt) inéluctablement avec un des pires rendez-vous possibles à l'Homme. Mais encore ? Ce sentiment de l'impuissance. Me reste-t-il «quelque chose» à qui à faire appel, vers qui me tourner lorsque je frappe le mur de l'impuissance ? Et si je m'arrêtais à penser aux visages éclairés affichés par certaines gens qui, envers et contre presque tout, osent nous rappeler la vie. Des Haitiens(nes) «rencontrés(es)», télévision ou radio, m'en ont été éloquents témoins.
    Gaston Bourdages, «Pousseux de crayon sur la page blanche»
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.