La crise au Venezuela a précipité le revirement du régime castriste

La clé du revirement de La Havane à l’égard de Washington se trouve à Caracas. Personne ne connaît mieux que les Cubains la situation catastrophique dans laquelle se trouve le Venezuela. Les Cubains, qui disposent du meilleur service de renseignement latino-américain, sont présents à tous les niveaux de l’État vénézuélien, les ministères, les entreprises publiques, les forces armées et l’appareil sécuritaire. Ils comptent en outre des milliers de coopérants dans toutes les villes et régions, formant un réseau d’informateurs beaucoup plus performant que n’importe quel institut de sondages.

Pour les Cubains, le diagnostic est clair : outre une crise de gouvernance sans issue visible, l’économie vénézuélienne, dépendante du pétrole, est à bout de souffle, rongée par la récession, l’hyperinflation, l’endettement, les pénuries, la gabegie et la corruption. Même avant la chute des cours du pétrole, Caracas voyait ses ressources fondre et ses réserves réduites à la portion congrue.

Or, les Cubains sont encore traumatisés par l’implosion de l’Union soviétique et la fin des subsides de Moscou, qui a précipité l’effondrement de l’économie de l’île. Le régime des frères Castro sait qu’il ne survivrait pas à un second choc, provoqué par l’arrêt de la perfusion de pétrole vénézuélien sans laquelle Cuba n’aurait plus d’énergie ni les devises engrangées par la revente d’une partie du brut.

Changement de stratégie

Certes, La Havane a essayé de diversifier ses échanges, d’attirer des investissements, pour réduire sa dépendance à l’égard de Caracas. L’élargissement du port de Mariel, financé et mis en oeuvre par les Brésiliens, est le meilleur exemple à cet égard. Malheureusement, l’espoir de trouver du pétrole dans les eaux cubaines n’a pas donné les résultats escomptés.

À quoi sert Mariel ? À favoriser l’écoulement du commerce asiatique vers la côte est des États-Unis. Ce projet stratégique présupposait donc une normalisation des relations avec Washington. Le nouvel establishment militaire à la tête des principaux secteurs de l’économie cubaine le savait pertinemment et prônait une ouverture. En revanche, l’appareil sécuritaire de La Havane, qui n’a rien à gagner et tout à perdre d’une démocratisation, freinait des quatre fers.

C’est justement la Sécurité de l’État, mixte tropical de Stasi est-allemande et de KGB soviétique, qui a arrêté l’Américain Alan Gross, coupable d’avoir fourni du matériel de communication à un groupe de la communauté juive havanaise. Cette prise d’otage bloquait à la fois Washington et les partisans d’une normalisation à La Havane. Les tenants de l’immobilisme ont freiné l’évolution longtemps, mais les événements du Venezuela ont imposé un changement de stratégie.

Pour La Havane, les Européens, inconstants et inconsistants, n’ont jamais constitué une alternative. Le dernier d’entre eux à faire le voyage, le ministre espagnol des affaires étrangères, n’a même pas été reçu en haut lieu. Seul un rétablissement des relations avec les États-Unis peut sortir Cuba de l’ornière. L’embargo ne l’a pas empêché depuis des années d’importer des produits américains, jusqu’à faire des États-Unis le premier fournisseur de l’ordinaire des Cubains. Les fonds envoyés par les Cubains-Américains à leurs proches sont la première source de devises de l’île. Et le flux touristique ne cesse d’augmenter.

Besoin de capitaux

Mais Cuba espère davantage, l’économie étriquée de l’île a besoin de capitaux, de savoir-faire, de débouchés à proximité, tout ce qui se trouve à portée de main de l’autre côté du détroit de Floride. Tandis que l’exil historique dépérit, les anticastristes sont remplacés par des Cubains-Américains désireux d’investir dans leur pays d’origine. Parmi eux, on trouve des industriels fortunés, expropriés il y a un demi-siècle, aujourd’hui courtisés par La Havane. Dans les cercles du pouvoir, à Cuba, des experts envisageaient un recours au Fonds monétaire international sans pour autant être inquiétés par la police politique ou dénoncés par la presse aux ordres, dernier bunker des conservateurs.

Le dialogue direct entre La Havane et Washington n’a jamais cessé et n’avait pas besoin d’intermédiaires, sauf pour vaincre les réticences dans son propre camp. L’immense ambassade des États-Unis continue à trôner sur le Malecon havanais, le boulevard de bord de mer, même si officiellement il s’agissait d’un « bureau d’intérêts américains » lié à l’ambassade helvétique. La fiction d’une guerre froide maintenue de part et d’autre a fini par céder devant les réalités et les intérêts bien compris des deux côtés.

Le secret des tractations a été si bien maintenu que l’allié vénézuélien s’est trouvé en porte à faux. La veille, le président Nicolas Maduro lançait une de ses diatribes contre Washington à la suite d’une décision du Congrès qui prive de visa américain les dignitaires vénézuéliens accusés de violations des droits de la personne. Le chavisme pourra-t-il continuer à faire de l’antiaméricanisme son socle rhétorique ?

Mettant ses alliés devant le fait accompli, le général Raul Castro a fini par trancher, au profit de ses amis militaires devenus pragmatiques à force de se confronter aux batailles de la production, plus prosaïques que celles livrées en Afrique. « Pour l’Amérique latine, c’est l’équivalent de la chute du mur de Berlin », a dit le président uruguayen, José Mujica. Le dernier rempart du castrisme, le nationalisme, qui a remplacé les oripeaux du communisme, a dû s’accommoder d’une réconciliation avec l’ennemi héréditaire.

Le petit David ne pourra plus désigner le grand voisin sous les traits de Goliath. Au contraire, il faudra apprendre à l’amadouer et à le séduire. La géographie, la démographie, l’histoire, même conflictuelle, ont fini par s’imposer sur l’idéologie.