Un nouveau chapitre s’ouvre

Des étudiantes et étudiants cubains sont descendus dans les rues de La Havane mercredi à la suite de la libération de trois espions emprisonnés aux États-Unis depuis la fin des années 1990.
Photo: Roberto Morejon/Ain/Agence France-Presse Des étudiantes et étudiants cubains sont descendus dans les rues de La Havane mercredi à la suite de la libération de trois espions emprisonnés aux États-Unis depuis la fin des années 1990.

Les États-Unis et Cuba mettent fin à plus d’un demi-siècle d’affrontement stérile : le président américain, Barack Obama, a annoncé mercredi, dans une allocution télévisée, qu’il chargeait son secrétaire d’État, John Kerry, de négocier avec les autorités cubaines la normalisation, avec échange d’ambassadeurs à la clé, des relations diplomatiques entre les deux pays, qui ont été rompues le 3 janvier 1961.

Peu après le discours du président américain, son homologue cubain, Raúl Castro, s’est adressé à ses compatriotes et aux spectateurs du monde entier pour confirmer qu’une page importante de l’Histoire était en train d’être tournée.

Les changements spectaculaires annoncés mercredi résultent de 18 mois de négociations secrètes entre Cuba et les États-Unis, pourparlers qui se sont déroulés en grande partie au Canada et qui ont été activement encouragés par le pape François, lequel a été l’hôte de la dernière séance.

Mardi, Barack Obama et Raúl Castro ont conversé au téléphone pendant trois quarts d’heure. C’était le premier entretien entre dirigeants des deux pays depuis plus de 50 ans, si l’on excepte la brève poignée de main entre les deux hommes à Johannesburg, lors des funérailles de Nelson Mandela en décembre 2013.

Blocus économique maintenu

Le changement de politique à l’égard de Cuba a été rendu possible, au moins en partie, grâce à la libération d’un ressortissant américain, Alan Gross, qui était depuis cinq ans retenu prisonnier sur l’île. L’échange impliquait aussi trois espions cubains emprisonnés aux États-Unis et un espion américain détenu à Cuba depuis près de 20 ans.

« Nous mettrons fin à une approche dépassée qui n’a rien fait pour servir nos intérêts et nous commencerons à normaliser les relations entre nos deux pays », a déclaré mercredi midi depuis la Maison-Blanche, ajoutant : « Todos somos Americanos » (« Nous sommes tous Américains. »)

En plus d’annoncer la reprise de relations diplomatiques normales avec Cuba, Barack Obama a fait savoir mercredi qu’il allait demander au Congrès de lever l’embargo en vigueur depuis octobre 1960, ce qui s’annonce difficile vu les majorités républicaines dans les deux chambres.

Le président démocrate a dit qu’entre-temps, son gouvernement allait permettre aux Américains ayant de la famille à Cuba d’y envoyer plus d’argent, et de rendre plus faciles les déplacements pour des raisons familiales, culturelles, scientifiques, religieuses et journalistiques. Mais il n’est toujours pas question d’autoriser les Américains à voyager en simples touristes dans l’île. Il devrait par ailleurs devenir possible d’utiliser des cartes de débit et de crédit américaines à Cuba.

« Nous avons réalisé des progrès dans la recherche de solution dans des domaines d’intérêt réciproque pour nos deux pays », a affirmé le chef de l’État cubain. Confirmant l’objectif d’en arriver à une reprise des relations diplomatiques, Raúl Castro a ajouté : « Cela ne signifie d’aucune façon que le coeur du problème est résolu : le blocus économique, commercial et financier, qui cause des dommages économiques et humains énormes à notre pays, doit cesser. »

M. Obama s’est défendu de renoncer à voir la démocratie s’établir à Cuba, mais il a admis que les méthodes choisies jusqu’ici ont échoué. « Nous ne pouvons pas continuer à faire la même chose et nous attendre à obtenir des résultats différents », a observé le président.

Qu’à cela ne tienne, le sénateur républicain Marco Rubio de la Floride, qui est fils d’immigrants cubains, a qualifié la nouvelle politique de Barack Obama de « concession supplémentaire à une tyrannie ». Le président a également essuyé des critiques venant de son propre parti. Il n’en reste pas moins que la plupart des Américains estiment qu’il est temps de changer de politique à l’égard de Cuba.

« La politique étrangère constitue un domaine où le président est relativement libre d’agir à sa guise, fait remarquer Graham Dodds, professeur de science politique à l’Université Concordia. Nous savons que Barack Obama éprouve de la difficulté à faire adopter des mesures au Congrès et que cela deviendra encore plus difficile en janvier. Les républicains pourront refuser de voter les fonds nécessaires pour l’ouverture d’une ambassade à Cuba, mais je ne suis pas sûr qu’ils veuillent faire cela. Il faut mettre le tout dans la perspective des élections [présidentielles et législatives] de 2016. »

À cet égard, la Floride, un État clé, compte de très nombreux citoyens d’origine cubaine. Les nombreux jeunes de cette communauté n’ont toutefois aucun souvenir de Fidel Castro et de sa révolution. Ils se montrent beaucoup plus favorables à une politique d’ouverture que leurs aînés.

Pendant la guerre froide, l’île de Cuba, située à 145 kilomètres des côtes de la Floride mais alliée à l’Union soviétique, a constitué une épine au pied du géant américain. En 1961, Washington a autorisé une opération clandestine visant à renverser le leader charismatique arrivé au pouvoir deux ans auparavant. La même année, un bras de fer a opposé Washington et Moscou parce que la Russie avait déployé des missiles nucléaires à Cuba.

La nouvelle a été accueillie très favorablement dans le monde, le pape François parlant d’une « décision historique », la diplomatie européenne y voyant « un nouveau mur [qui] commence à tomber », la France appelant à une levée prochaine de l’embargo américain.

En terres canadiennes

Si Barack Obama et Raúl Castro ont pris la peine de remercier le Canada en annonçant la reprise de leurs relations diplomatiques, c’est que le pays a accueilli les pourparlers qui ont mené à cette réconciliation historique, a confirmé Stephen Harper.

« C’est un bon développement. Probablement un développement qui se faisait attendre depuis trop longtemps », a commenté le premier ministre en entrevue à la CBC. « Le changement s’en vient, à Cuba », même si ceux qui sont entamés sont « très lents ». « Mais c’est une économie et une société qui attend depuis trop longtemps de faire son entrée au XXIe siècle. » Un virage qui risque d’arriver lorsque la « génération actuelle de dirigeants partira », a-t-il présagé.

Les Américains et les Cubains ont donc tenu des réunions secrètes à Ottawa et Toronto au cours des 18 derniers mois. Les autorités canadiennes n’ont pas participé aux discussions et ont simplement servi d’hôte.

Le gouvernement a été avare de commentaires, M. Harper s’étant réjoui dans un communiqué d’avoir « permis de tenir ces importants pourparlers avec la discrétion nécessaire ».

Le néodémocrate Paul Dewar a salué un « pas important » qui « profitera aux gens de Cuba ».

Le chef libéral Justin Trudeau a applaudi des « pas positifs venant tisser des liens entre les deux pays » avec qui le Parti libéral et les Canadiens entretiennent « des relations positives d’amitié ». Pierre Elliott Trudeau était très proche de Fidel Castro, ce dernier ayant même été porteur aux funérailles de l’ex-premier ministre.
Marie Vastel

Un demi-siècle de relations conflictuelles

1961 Washington rompt en janvier les relations diplomatiques avec La Havane après le rapprochement des révolutionnaires castristes avec l’URSS et la confiscation des biens américains. En avril, échec de la tentative de débarquement d’exilés cubains soutenu par les États-Unis dans la baie des Cochons.

1962 Le président américain John F. Kennedy décrète en février un embargo commercial contre Cuba. En octobre, crise majeure entre les États-Unis et l’URSS après l’installation de missiles nucléaires soviétiques sur l’île.

1966 Le Congrès américain vote la loi dite d’«ajustement» qui offre un droit d’asile et un visa de travail aux Cubains émigrant illégalement.

1977 Ouverture du Bureau des intérêts américains à La Havane sous la présidence de Jimmy Carter, qui allège l’embargo.

1995 Signature par Cuba et les États-Unis d’accords migratoires.

1996 Renforcement de l’embargo américain avec la loi Helms-Burton.

2001 Le président américain George W. Bush renforce l’embargo en limitant davantage les voyages et l’envoi d’argent sur l’île.

2009 Barack Obama lève toutes les restrictions sur les voyages et l’envoi d’argent des Cubano-Américains dans l’île. 

2011 Alan Gross est condamné à 15 ans de prison pour avoir introduit du matériel de transmission satellitaire interdit dans l’île communiste.

2013 Barack Obama et Raul Castro échangent une poignée de main historique pendant l’hommage rendu à Nelson Mandela à Soweto (Afrique du Sud).

2014 Le 9 janvier, Cuba et les États-Unis reprennent leur dialogue sur la politique migratoire.
13 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 18 décembre 2014 03 h 18

    Si...

    « Todos somos Americanos »
    Si.
    Todos somos Americanos, a mas belugas.

  • Gilles St-Pierre - Abonné 18 décembre 2014 04 h 12

    Alors bravo aux hommes de bonne foi

    En espérant que ces nouveaux liens à devenir ne remettent pas Cuba dans la même situation face aux USA; gouvernements corrompus et hommes d'affaire américain corrompus qui entretenaient la population cubaine dans l'extrême pauvreté tout en enrichissant ces exploiteurs de misère comme il était fréquent en Amérique de Sud.

    Il ne faut pas croire que Fidel Castro a fait sa révolution sans motifs valables et ce n'est pas pour rien que son régime a tenu si longtemps, un des plus longs de notre époque contemporaine. Il a sorti ce pays de la misère et de la torpeur et sans devenir riches, les cubains ce sont instruits et réussisent malgré l'embargo à avoir un niveau de vie convenable sous le soleil.

    Alors bonne chance aux cubains mais soyez vigilents, méfiez-vous des trop beaux bonbons qui risquent d'être empoisonnés et vous coûter encore trop cher.

  • Pierre Labelle - Inscrit 18 décembre 2014 05 h 46

    Dictature américaine avant et après 1959.

    Pour moi cette nouvelle est bonne mais, elle le sera bien meilleure quand l'embargo sera levé. Une petite moitié du chemin vient d'être franchi, la plus grosse demie est à venir et avec un congrès américain majoritairement républicain, on peut s'attendre à des discussions tatillonnes qui auraient pour seul effet de retarder la levée de cet embargo; espérons que ce ne sera pas le cas. Ce peuple a il me semble suffisamment souffert pour qu'il aie enfin le droit de vivre sans contraintes. J'ai beaucoup lu sur l'histoire de ce pays, j'y suis allé, j'ai également eu le privilège de rencontrer un ex juge de la cour supérieur du Québec qui en compagnie de d'autres personnes d'influences, ont fait pression sur le gouvernement canadien de l'époque (1960) pour que le Canada envoie des avions cargos rempli de bien de première nécessité ainsi que des animaux de ferme etc.... En 59 Castro et le Che mettaient fin à des années de dictature américaine, c'est cela la vérité. Ces derniers maintenaient en place le dictateur Batista, à qui il indiquait ce qu'il devait faire pour que les américains se sentent chez eux à Cuba. Les mafieux américains y controlaient les hotels, les casinos, la prostitution; Cuba était devenu le paradis sur terre pour le crime organisé américain, et au diable le peuple cubain. À cette époque, 92% des gens étaient analphabets, 95% des maisons n'avaient pas de toilettes intérieurs, il n'y avait pas d'écoles, pas de route asphalté, une large proportion de femmes cubaines étaient obligées de se prostituer pour satisfairent les bas instincts de ces mafiosis américains. Les cours de justice américaine, plutôt que de condamner certain mafieux à la prison, les "condamnaient" à se faire oublier aux USA pour quelques mois, en allant se "reposer" à Cuba, ce fut le cas de Lucciano entre autre. Je pourrais continuer des pages et des pages encore, mais ce n'est pas nécessaire, le but de ce commentaire est de faire réaliser que; jusqu'à 1959 Cuba était le jouet des USA

    • Christian Fleitz - Inscrit 19 décembre 2014 09 h 56

      L'embargo commercial est une infamie, les États-Unis refusant l'accès à leurs ports à tout navire ayant touché un port cubain. Du fait de l'importance du trafic commercial des ports américains, de l'augmentation des dimensions des cargos, qui impliquent une diversité des cargaisons destinés à des débarquements multiples, la destination cubaine ne pouvait faire l'objet que de voyages uniques peu rentables, donc très onéreux. De fait, l'isolement de Cuba ne devenait plus une affaire américaine.

  • Gérald Durocher - Inscrit 18 décembre 2014 08 h 00

    Un président natif d'une Île....

    Obama est né le 4 août 1961 à Honolulu, Hawaï... C'est donc un président né dans
    une île qui règle un problème insulaire avec Cuba. C'est l'année de sa naissance que
    le président Kennedy avait décrété cet embargo avec Cuba. Il existait à ce moment une grande tension avec Moscou... allié récent de Castro, lequel avait pris le pouvoir en 1959. Je rappelle ces faits pour souligner combien longs sont les solutions à trouver lorsqu'on parle d'Affaires internationales.
    Il faut être heureux de voir que la population cubaine pourra retrouver le marché américain et participer avec d'autres milliards d'humains aux nombreux avantages de l'Americain life. Évidemment, les cubains ne sont pas morts de certaines privations... Toutefois, la vie sera sûrement plus douce pour un grand nombre de cubains avec le retour à la normale entre les 2 pays. Ici encore, un peu comme avec la Pologne sous Jean-Paul11, le pape François et la diplomatie vaticane ont joué un rôle important en aidant à huiler les pourparlers et à amenuiser les angles
    afin d'en arriver à un compromis. Il faut -comme humain- le plus simplement du monde se dire que la liberté vient encore d'augmenter sa surface sur la planète.
    Déjà, il faut s'attabler pour -enfin- permettre aux citoyens de faire du tourisme à Cuba. La voie est maintenant pavée pour y arriver.

  • Richard Bérubé - Inscrit 18 décembre 2014 08 h 02

    Et sic'était juste pour écoeurer encore plus Poutine et Moscou!

    Avez-vous remarqué que les sanctions ou blocus économiques sont encore maintenus! Àa ressemble plus à une giffle au visage du Président russe Poutine qu'une ouverture envers La Havane...

    • lise pelletier - Inscrit 18 décembre 2014 10 h 13

      Je suis d'accord car cela semble venir de nulle part. Une décision d'une telle portée, aucun doute que cela aurait fait l'object de négociations entre différents intervenants bien avant, ce n'est quand même pas rien comme retournement de situation.

      Sans compter que Cuba, soutenu par la Chine, fait beaucoup de forages pétroliers sur son territoire.

      Tout cela est louche.