La violence érigée en système

Loin d’être un événement isolé, l’enlèvement, puis la disparition des 43 étudiants à Iguala le 26 septembre dernier fait partie d’une longue histoire de violence, de corruption et de collusion entre les autorités et les groupes criminels au Mexique, indique Patricia Martin, professeure de géographie à l’Université de Montréal et spécialiste du Mexique au CERIUM.

Cet enlèvement a fait grand bruit à travers le monde et suscite une forte indignation chez les Mexicains. L’histoire du pays compte-t-elle beaucoup d’événements similaires dans un schéma de collusion entre les autorités et les narcotrafiquants ?

Au lieu de voir la singularité de ce qui est arrivé à Iguala, je crois que nous devrons faire des liens avec les multiples formes?de?violence?au Mexique, à la fois sociale et politique, dans une optique historique. L’enlèvement de ces 43 étudiants (auxquels il faut ajouter les six autres personnes décédées lors de la violente intervention policière) a assurément un aspect politique, car ces étudiants se battaient contre le système politique et économique en place au Mexique. Cet événement rappelle, entre autres, le massacre des étudiants à la place de Tlatelolco en 1968 à Mexico, la guerre sale pendant les années 1970 — y compris dans l’État de Guerrero, où se trouve Iguala — et le massacre de 17 paysans à Aguas Blancas, dans le même État, en 1995.

La violence à Iguala a des liens directs avec la narco-violence qui s’est implantée depuis plusieurs années sur l’ensemble du territoire mexicain. Les estimations sont de 100 000 morts et de 20 000 personnes disparues depuis 2006. Une des choses les plus choquantes dans ce qui est arrivé à Iguala, c’est que les enquêteurs ont trouvé de nombreuses fosses communes clandestines dans les environs.


Le Mexique se classe 106e sur 177 pays, selon Transparency International, en matière de transparence. C’est un score faible qui ne change à peu près pas d’une année à l’autre, malgré la volonté affichée des gouvernements successifs de lutter contre la corruption. Pourquoi est-ce si difficile à briser ?

Je ne suis pas convaincue qu’il y a une vraie volonté de la part des gouvernements de lutter contre la corruption, la violence et la présence du crime organisé sur son territoire. Le gouvernement, les médias et même certains intellectuels essaient de représenter des événements récurrents et successifs comme celui d’Iguala comme étant exceptionnels ou localisés, et ne représentant donc pas un problème national. Or l’heure est venue de comprendre le rôle structurant que la violence politique et sociale joue dans la trajectoire politique et économique du Mexique.

Le président Enrique Pena Nieto, en poste depuis 2012, s’est révélé jusqu’ici un réformateur ambitieux : fiscalité, énergie, éducation… Ne pourrait-il pas aussi parvenir à briser ce système de violence et de corruption ?

Les actions du gouvernement ne montrent pas une telle volonté. Au contraire, elles démontrent le désir de trouver le plus rapidement possible une réponse politique à ces événements pour pouvoir ensuite tourner la page. Briser ce système de collusion-corruption, d’impunité et de violence implique un engagement réel avec un projet de démocratisation dans les sphères économique, sociale et politique. Un tel projet mettrait en avant la sécurité humaine — surtout des personnes marginalisées — au lieu de la sécurité étatique.

Malheureusement, on voit une tendance qui va dans le sens inverse avec la criminalisation de la mobilisation sociale et l’instauration d’un régime de peur qui rend les citoyens silencieux, et l’implantation de politiques néolibérales (déréglementation, privatisation, libre-échange) qui encouragent en quelque sorte le trafic de drogues.

Par ailleurs, il faut souligner que cette transformation économique et politique est appuyée par les voisins du Nord. Sans même parler de l’ALENA, on peut souligner l’Initiative Merida, par laquelle les États-Unis soutiennent la militarisation du pays, alors que le Canada a identifié le Mexique en 2013 comme un « pays sûr » en matière d’asile politique. Cette posture politique nie la réalité sanglante de violence politique et sociale au Mexique.