L’ordre moral en campagne présidentielle

L’ex-président Lula s’est impliqué dans la campagne en cours au Brésil.
Photo: Evaristo Sa Agence France-Presse L’ex-président Lula s’est impliqué dans la campagne en cours au Brésil.

Surtout ne pas se mouiller. Hautement sensibles au Brésil, les questions de société sont absentes de la campagne pour l’élection présidentielle du 5 octobre. Les trois principaux candidats, la présidente sortante, Dilma Rousseff (Parti des travailleurs), l’ancienne ministre de l’Environnement, Marina Silva (Parti socialiste brésilien), et le sénateur Aécio Neves (Parti de la social-démocratie brésilienne, centre droit) préfèrent discuter politique économique que droits des homosexuels ou dépénalisation de l’avortement, le tabou par excellence dans un pays très croyant.

Actuellement, l’interruption volontaire de grossesse (IVG) n’est autorisée qu’en cas de viol, de danger pour la mère ou d’anencéphalie du foetus.

Lors d’un débat télévisé organisé par l’Église catholique (!), le candidat du Parti vert, Eduardo Jorge, qui ne recueille que 1 % des intentions de vote, a fait sensation en plaidant, devant un parterre d’évêques, l’abrogation de cette loi « machiste et cruelle ». Chaque année, 800 000 Brésiliennes se font avorter clandestinement, parfois au péril de leur vie. Pourtant, ses adversaires défendent, eux, le statu quo. Par conviction religieuse pour Marina Silva, évangélique orthodoxe. Par calcul électoraliste pour Dilma Rousseff et Aécio Neves, plus libéraux.

Débat clos!

Avant même son élection, en 2010, le sujet était déjà clos pour Dilma. La protégée de l’ancien président Lula avait dû s’engager par écrit à ne pas dépénaliser l’avortement dans le plus grand pays catholique au monde. Ses déclarations en faveur d’une libéralisation lui avaient attiré les foudres de l’Église — même le pape Benoît XVI s’en était mêlé — comme des cultes évangéliques, qui se prévalent d’influencer le vote de leurs fidèles (20 % de la population).

Les Brésiliens eux-mêmes sont massivement opposés à l’IVG : 79 % de la population est contre. Et, selon une enquête Ipsos menée dans vingt pays, seuls 61 % d’entre eux jugent que « les homosexuels doivent être libres de mener leur vie comme ils l’entendent ». Un résultat qui place le Brésil en bas du classement, entre la Turquie et l’Inde, deux pays dont il est culturellement très éloigné, et loin derrière l’Argentine.

« Le Brésil est un pays paradoxal, voire hypocrite, à la fois libéré et conservateur », observe le sociologue Rudá Ricci. Selon lui, le recul de la pauvreté, fortement stigmatisée, a entraîné un « effroyable repli réactionnaire » ces dernières années. « Ici, les pauvres sont accusés d’avorter, de quitter leur femme et de se droguer, explique-t-il. Du coup, avec l’amélioration de leurs conditions de vie, ces derniers se sont ralliés à des valeurs conservatrices comme pour expier le passé. C’est une façon de dire : je ne suis plus pauvre, je ne suis plus un pécheur. »

Pour ce spécialiste, la gauche, au pouvoir depuis 11 ans, n’a pas été capable de faire évoluer les mentalités. « Lula a préféré éviter les thèmes qui risquaient de lui faire perdre des voix ou de mettre en péril ses alliances avec la droite et les Églises évangéliques, reprend Ricci. Dilma a été un peu moins frileuse. » Mais ses timides tentatives se sont heurtées à l’opposition farouche des lobbys religieux, et notamment du puissant bloc parlementaire évangélique, qui contrôle 15 % des sièges.

Hormis sur la réglementation de la pilule du lendemain, la présidente a systématiquement cédé. En 2011, elle a fait retirer le matériel pédagogique qui devait être distribué dans les écoles pour lutter contre l’homophobie. Les évangéliques avaient accusé le gouvernement de « promouvoir l’homosexualité ». Et cette année, c’est l’arrêté ministériel facilitant l’accès à l’avortement légal dans les hôpitaux publics qui est passé à la trappe. Dans ce contexte de blocage, les avancées émanent de la Cour suprême : c’est elle qui a, par exemple, reconnu l’union civile entre personnes de même sexe.

Reculade

« Il est lamentable de faire du progrès social une monnaie d’échange pour obtenir le soutien de groupes religieux », regrette la Folha de São Paulo, le principal quotidien du pays. La dernière reculade en date est venue de Marina Silva, deuxième dans les intentions de vote au premier tour (derrière Dilma Rousseff). Dans son programme, la candidate du PSB soutenait le mariage gai et la pénalisation de l’homophobie, idée là aussi rejetée par les Églises de tous bords, qui veulent pouvoir prêcher contre l’homosexualité. Mais moins de 24 heures après l’avoir lancée, Silva s’est rétractée, invoquant une « erreur d’édition ».

Ses adversaires l’accusent d’avoir cédé aux injonctions de l’influent pasteur Silas Malafaia, qui l’avait sommée sur Twitter de revenir sur ses engagements. « Quatre tweets de Malafaia ont suffi », lui a lancé la candidate d’extrême gauche Luciana Genro. Nombre de Brésiliens craignent qu’une éventuelle victoire de « Marina », donnée gagnante dans un probable second tour, ne représente une menace de plus pour l’État laïc.

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