Un boom près de chez vous

«Pour les dix prochaines années, c’est sûr qu’il y a du travail », prévoit Carlos Aranda, directeur de l’aménagement à Añelo. «Mais une fois que les puits sont en production, ça laisse peu de postes de travail.»
Photo: Michel Huneault «Pour les dix prochaines années, c’est sûr qu’il y a du travail », prévoit Carlos Aranda, directeur de l’aménagement à Añelo. «Mais une fois que les puits sont en production, ça laisse peu de postes de travail.»

À vol d’avion, la province argentine de Neuquén paraît bien monotone : une série de plateaux arides et brunâtres, apparemment sans relief et parsemés de broussailles. Mais à la descente, on s’aperçoit que le territoire est littéralement quadrillé de lignes géométriques, à perte de vue. Ces dessins tracés dans le sol rappellent aisément les mystérieuses lignes de Nazca, dans le désert péruvien, que l’on attribue à un culte ancien.

 

Mais c’est à un autre culte, bien moderne celui-là, que l’on doit les lignes de Neuquén : celui des hydrocarbures, dont l’exploration a commandé, depuis un siècle, le ratissage presque complet de la province. Quelque part dans ce réseau tentaculaire se trouve Añelo, petit village de la vallée de Neuquén qui comptait à peine 800 âmes en 1995 mais qui, en 2014, se voit déjà devenir la capitale argentine des hydrocarbures non conventionnels.

 

« Au recensement de 2010, Añelo comptait un peu moins de 2500 habitants », illustre Verónica Aguiar, porte-parole de la municipalité. « Au début de 2014, nous avons dépassé 5000 habitants. » Et ce n’est qu’un début : la municipalité prévoit que la population franchira les 10 000 habitants d’ici trois ans, puis les 30 000 en 2030.

 

Une ville occupée

 

Ces chiffres ne révèlent toutefois que la moitié du défi : ils ne tiennent pas compte des 5000 à 6000 travailleurs pétroliers — en grande majorité des hommes — qui débarquent chaque matin, doublant quotidiennement la population du village et exerçant une pression intenable sur les maigres services locaux.

 

La station d’essence, constamment débordée, provoque un tel chaos à l’entrée de la ville qu’il faut des agents pour y assurer la circulation. Les effectifs policiers, en proportion des seuls résidants, peinent eux aussi à suivre ces marées migratoires. « Nous avons constaté une augmentation importante de la criminalité, en particulier les vols », affirme Mme Aguiar.

 

Toutefois, c’est l’insuffisance des services de santé qui inquiète le plus. Les impacts des puits fracturés — dont 15 à l’intérieur même de la ville — sur la qualité de l’eau suscitent des craintes grandissantes dans la population. Or Añelo ne compte aucun hôpital pour rassurer ses habitants, lesquels sont abandonnés à d’effrayantes conjectures. « Je ne bois pas l’eau, tout le monde l’achète en bouteille ici », dit Mme Olate. Une employée de magasin nous tend son petit Thian, né avec une déformation à la main. « Ils disent que c’est à cause de l’eau », dit-elle. Entre les alarmes des environnementalistes et les assurances des autorités, la population ne sait plus quoi penser.

 

Demain, c’est loin

 

Autrefois ville agricole, Añelo a vu son charme s’éroder sous les assauts combinés du développement industriel et de la poussière des camions. Seule sa petite place d’armes peut aujourd’hui témoigner de la tranquillité des jours passés. Paradoxe pourtant, jamais n’a-t-on autant voulu y habiter : ses loyers sont parmi les plus élevés du pays. « À Córdoba, une maison avec deux chambres se loue 2000 pesos par mois [260 $], alors qu’ici, c’est facilement de 15 000 à 20 000 pesos [de 2000 à 2600 $] ! », soutient Paula Chillotti, employée de magasin. « Celui qui ne travaille pas dans le pétrole ne s’en sort pas. »

 

Afin d’éviter une prolifération désordonnée de camps de fortune, les autorités municipales et provinciales ont lancé en 2013 un vaste programme d’investissement de 50 millions de dollars s’échelonnant jusqu’en 2030. Il prévoit la construction rapide de nouveaux quartiers sur le plateau qui surplombe la ville. « Pour que ça ne se transforme pas en un gigantesque campement pétrolier, il faut que les gens puissent y amener leur famille, explique Mme Aguiar. Nous prévoyons plus de 1000 lots résidentiels, commerciaux et sociaux, dont 720 dans les prochains mois. » Pour desservir ses habitants, la Ville prévoit de construire, entre autres, un hôpital, une école, un commissariat, une usine de traitement des eaux, un cinéma, des banques, et même une piscine intérieure.

 

Dans ce vaste plan de financement destiné à encadrer le boom pétrolier, un joueur manque curieusement à l’appel : le pétrole lui-même. « Nous recevons moins de 1 % des redevances du pétrole », affirme Mme Aguiar. La municipalité misera exclusivement sur son assiette fiscale et devra donc garder ses résidants. « Pour les dix prochaines années, c’est sûr qu’il y a du travail, assure Carlos Aranda, directeur de l’aménagement. Il y a 160 entreprises qui veulent s’installer pour la construction des 1000 puits prévus. »

 

Mais que se passera-t-il après, une fois que les puits auront été achevés ? « Une fois que les puits sont en production, ça laisse peu de postes de travail », admet M. Aranda. Quand les emplois diminueront, tous ces gens voudront-ils demeurer dans cette ville enlaidie au milieu du désert et cernée d’eaux industrielles ? Sur le plateau surplombant la ville, M. Aranda hésite. Parmi les avenues bordées de pousses d’arbre, où des lampadaires neufs attendent la construction de quartiers entiers, nous n’aurons pour seule réponse que le sifflement du vent.

Une multiplicité de cadres législatifs

S’il est un conseil que M. Cares veut donner aux pays où se pratique la fracturation, c’est d’éviter l’erreur des États-Unis, où elle a été exemptée de la Loi fédérale sur les eaux potables en 2005… et dès lors complètement cédée aux États. Le vice-président Dick Cheney, ancien chef de direction de Halliburton, aurait joué un rôle clé dans cet épisode trouble, connu sous le nom de « Halliburton loophole ».

Résultat ? Chaque État producteur a son propre cadre législatif. « L’Illinois a de très bonnes normes, tandis que le Texas est trop permissif, dit-il. D’autres États, comme New York et la Pennsylvanie, ont voté des moratoires. On est en train de répéter la même erreur en Argentine : il se peut que Chubut [la province voisine] adopte des normes différentes de celles de Neuquén. Mais on a besoin de normes fédérales ! Quand vous discutez avec des sociétés pétrolières de cette taille, vous avez besoin d’une force, d’une carrure que seul l’État fédéral possède, et qui ne se retrouve dans aucune province. »

Il n’existe aucun projet de loi national sur la fracturation hydraulique en Argentine. À noter que la situation n’est pas différente au Canada, où les ressources naturelles relèvent des provinces. Or le Québec n’a même pas de loi sur les hydrocarbures tout court.


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