Stupeur et tremblements

Le petit Emmanuel, cinq ans, grandit dans le sifflement constant d’un pumpjack, foré par Apache à quelque 50 mètres de sa maison.
Photo: Michel Huneault Le petit Emmanuel, cinq ans, grandit dans le sifflement constant d’un pumpjack, foré par Apache à quelque 50 mètres de sa maison.

Quelque part dans les vergers odoriférants qui encerclent la ville d’Allen, dans la province de Rio Negro, un bruit étrange — discret mais permanent — recouvre depuis quelques années le bruissement des feuilles. Les Argentins de la région connaissent bien ce sifflement régulier : un puits de pétrole, caché entre deux rangées de pommiers. Dans son mouvement de bascule, il semble figé dans un perpétuel hochement de tête.

 

Ce hochement de tête, c’est aussi celui des agriculteurs d’Allen eux-mêmes, qui ont massivement accepté de louer des droits de surface aux pétrolières pour joindre les deux bouts — geste désespéré qui signe généralement la fin de leur activité fruticole. Qui donc, en effet, voudrait de pommes poussées à l’ombre de derricks ?

 

Cette improbable cohabitation a débuté en 2010 avec l’exploration du shale de Vaca Muerta. Elle se vit plutôt mal à Allen, réputée « capitale nationale de la poire ». Si la production pétrolière est familière à la province de Rio Negro depuis les années 1960, jamais l’industrie ne s’était aventurée dans les vergers. On y compte déjà des dizaines de puits.

 

Il faut dire que les sociétés pétrolières ont su profiter de la crise à laquelle font face les fruticulteurs d’Allen. Elles peuvent offrir jusqu’à 18 000 $ pour un droit de surface — une sortie honorable pour un agriculteur essoufflé par les déficits accumulés. Aussi délicieuses soient-elles, les poires d’Allen ne font plus le poids face à une invasion pétrolière qui semble irrésistible.

 

Gustavo et Irene Ferreyra, qui occupent un terrain depuis 40 ans sans titre de propriété, n’ont pas eu cette chance. Il y a trois ans, la société américaine Apache est venue forer un puits à une cinquantaine de mètres de leur maison sans jamais même leur adresser la parole. Ceux-là n’ont pas reçu un centime. Depuis, le petit Emmanuel, cinq ans, grandit enveloppé dans le sifflement continu d’un pumpjack.


Une industrie discrète

 

Il y a trois ans, un terme a commencé à circuler parmi les vergers : celui de fracking, une technique qui suscite la méfiance à Allen. « Si la production pétrolière va de l’avant, il n’y aura plus d’exploitation fruticole dans la région »,explique Gabriela Sepulveda, membre de l’Assemblée locale pour l’eau, qui s’oppose à la fracturation.

 

« Il n’y a aucune technologie qui nous garantit que l’isolation des puits dans les aquifères sera éternelle », ajoute Sergio Tolosa, autre membre de l’assemblée. En mars dernier, l’éruption d’un puits de gaz à une cinquantaine de mètres d’une habitation a libéré du méthane pendant plusieurs heures, suscitant l’émoi. « Personne n’a pu nous donner le moindre type d’explication sur ce qui s’est produit », déplore Mme Sepulveda.

 

Le silence de l’industrie n’a rien pour rassurer. « Les sociétés pétrolières ne disent jamais que ce sera pour de la fracturation, dit-elle. C’est nous qui en avons informé les agriculteurs. On s’en est rendu compte quand sont arrivés, en plus des foreuses, les camions de Schlumberger et d’Halliburton. » Il ne subsiste plus aucun doute sur les activités de l’industrie à Allen : les installations de YPF, en bordure de la ville, débordent de sacs de sable — un agent de soutènement qui permet de maintenir les fractures ouvertes dans le shale.

 

Un mouvement de contestation s’est mis en branle à Allen, qui a réussi en août 2013 à obtenir que la municipalité interdise le fracking sur son territoire — une décision immédiatement infirmée par la Cour supérieure de la province sous prétexte que les hydrocarbures relèvent de la province. D’autres municipalités ont connu le même sort.

 

Des lois à la traîne

 

L’ingénieur pétrolier Vladimir Cares, expert à l’Université de Comahue, comprend bien les inquiétudes des municipalités : il n’existe encore aucun règlement pour encadrer la technique. « À Neuquén, les normes datent des années 1990 et ne traitent que du conventionnel, dit-il. Certaines remontent aux années 1970. Mais le monde pétrolier a beaucoup changé en 50 ans ! »

 

En août 2012, le gouverneur de la province de Neuquén a adopté un décret pour tenter de pallier le vide législatif. Mais celui-ci débouche sur davantage de questions que de réponses, estime M. Cares. « Il établit quelles sources d’eau peuvent être utilisées, en protégeant, par exemple, les aquifères. Mais nous n’avons même pas de carte des aquifères ! Lesquels sont potables, lesquels sont salés ? »

 

Autre problème : le décret oblige les sociétés à présenter leurs additifs, qui représentent 0,5 % du fluide de fracturation. Or, pour établir leur niveau de toxicité, il se réfère à une loi nationale datant des années 1990. « Il y a un tas de produits qui passent qui ne sont pas dans la liste, mais qui peuvent avoir des propriétés dangereuses », dit M. Cares.

 

Toutefois, le plus grand problème du décret, selon l’ingénieur, c’est qu’il ne considère pas la production non conventionnelle comme un système. « La province y va à la pièce, ciblant seulement les étapes qui suscitent l’inquiétude. Ce n’est pas une bonne façon d’analyser la question. »

 

Il prend comme exemple le cas de l’Illinois, qui s’est doté en juin 2013 d’une norme couvrant la totalité du système, de la captation d’eau à l’abandon du puits. Elle fait 120 pages. La norme de Neuquén, elle, fait… quatre pages, dont la conclusion est que les entreprises devront agir selon « les règles de l’art » — un terme qui fait sourire M. Cares.

 

En mars dernier, un projet de loi a été présenté aux députés de Neuquén, qui reprend dans ses grandes lignes le décret de 2012. « Une fois que la loi sera sanctionnée par l’exécutif, il faudra décrire comment elle sera appliquée, dit M. Cares. Sur le terrain, c’est quoi les « règles de l’art » ? »

 

À Neuquén, ce sera au Secrétariat à l’environnement de faire appliquer ces règlements. En sera-t-il capable ? « Si tu dois faire les contrôles, tu as besoin d’inspecteurs formés un minimum. Comment la province va-t-elle s’équiper ? On attend des milliers de puits ! Les sociétés pétrolières déclarent sous serment les informations requises par la province. Mais, comme disait Perón : « Les hommes sont bons, mais contrôlés ils sont meilleurs. » Je ne serais pas tranquille juste avec des déclarations sous serment. »

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