Dilma Rousseff sur la ligne de tir

La présidente du Brésil, Dilma Roussef
Photo: Associated Press Eraldo Peres La présidente du Brésil, Dilma Roussef

Vue de Londres, ça va mal pour Dilma Rousseff. Du moins, selon le Financial Times. En mai, celui-ci soutenait en effet que, si la sélection brésilienne n’atteint pas au moins la demi-finale du Mondial, la présidente brésilienne risque la défaite à l’élection d’octobre. À résultat sportif, destin politique. Vraiment ?

 

« Les Brésiliens pardonneront peut-être le coût du tournoi s’ils le gagnent, mais pas s’ils ne parviennent pas à obtenir un résultat respectable, disait le réputé quotidien en éditorial. Faute de cela, le coût et les perturbations provoquées par la compétition n’auront servi à rien. Et, à la mi-juillet, quand le football s’arrêtera, la campagne électorale entrera dans sa phase intense. »

 

Rousseff condamnée à la victoire par association ? Oui, dit Yann Roche, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand et spécialiste de la géopolitique du sport. « Il est clair que Mme Rousseff souffrirait énormément d’un éventuel échec du Brésil. Ce serait vécu comme un camouflet pour le Brésil, et le gouvernement en serait tenu pour responsable, pense-t-il. Car, oui, le football représente une force politique, surtout comme exutoire des tensions sociales et comme enjeu de fierté nationale. »

 

Il est vrai que la présidente brésilienne de gauche est la cible d’une multitude de critiques depuis plusieurs mois. La vague de mécontentement contre l’organisation de la Coupe du monde ne faiblit pas : plus de quatre Brésiliens sur dix se disent opposés à la tenue de l’événement et 72 % sont mécontents de la situation, rappelait Le Monde cette semaine. « À l’heure du désenchantement, les autorités donnent depuis des mois l’impression de courir non seulement après le temps, pour livrer les chantiers des stades et des infrastructures, mais également pour éviter un désastre en termes d’image. »

 

Non

 

La situation n’est pas rose. Mais, de là à dire que la survie politique de Mme Rousseff dépend des bons résultats de la sélection, il y a un pas que ne franchit pas Philip Oxhorn, professeur de science politique à l’Université McGill et directeur de l’Institut d’étude du développement international. « Je n’adhère pas du tout à cette lecture, dit-il. Il ne faut surtout pas sous-estimer la force du Parti des travailleurs — des scandales de corruption n’ont pas empêché Lula d’être réélu — ni surestimer la capacité de l’opposition à capitaliser sur les effets d’une mauvaise Coupe du monde » pour la Seleção.

 

Même : Philip Oxhorn se dit d’avis que Dilma Rousseff ne sentira pas d’effets négatifs si l’événement se déroule mal d’un point de vue organisationnel. « C’est évident que ça n’aidera pas sa campagne, mais je ne pense pas que ce sera décisif. Ses principaux adversaires [Aécio Neves et Eduardo Campos] sont toujours loin derrière elle dans les sondages. Pour l’élection, le thème économique sera beaucoup plus important que le football. Et l’opposition n’a pas été capable jusqu’ici de convaincre l’électorat qu’elle pourrait mieux gérer l’économie que ne le fait le gouvernement actuel. »

 

À l’inverse, M. Oxhorn croit que Dilma Rousseff « profiterait assurément d’une Coupe du monde qui se déroule bien ». Il rappelle que les appuis du Parti des travailleurs sont bien ancrés, grâce à une économie somme toute solide (la septième au monde), des politiques sociales populaires et l’héritage de Lula.

 

Mêmes échos du côté d’Éric Mottet (UQAM), professeur de géographie et spécialiste de la géopolitique des grands événements sportifs. « Dilma Rousseff demeure somme toute très populaire », dit-il, en soutenant que les médias étrangers ont tendance à l’oublier.

 

Et son bilan économique n’est pas aussi mauvais que les manifestations le laissent paraître, ajoute Éric Mottet. « C’est vrai qu’il y a plusieurs véritables problèmes économiques au Brésil : la croissance est faible, l’inflation est élevée, le pays est très dépendant de la Chine et des investissements étrangers [sa cote de crédit vient d’être abaissée par l’agence Standard Poor’s]. Mais, malgré tout, Rousseff maintient le cap avec ce que Lula a mis en place, cette formule un peu sociolibérale qui vise à permettre aux pauvres d’intégrer la classe moyenne. » Une formule qui demeure appréciée, soutient-il.

 

Alors donc, gagne ou perd, la Seleção ne sera pas un joueur important de la prochaine élection, croit M. Mottet. Non plus que la Coupe du monde comme telle. « Il ne faut pas donner une importance démesurée au Mondial, dit-il. Longtemps, le foot a été le seul aspect national qui permettait au Brésil de lutter avec les grandes puissances. C’était très important. Mais cette dimension est moins importante depuis que le pays est devenu une puissance économique. »


 


À voir: le webdocumentaire Copa para quem? [Pour qui est cette Coupe du Monde?], réalisé par Maryse Williquet


 

Les Brésiliens pardonneront peut-être le coût du tournoi s’ils le gagnent…

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1 commentaire
  • Rafik Boualam - Inscrit 8 juin 2014 08 h 31

    si jamais

    le Brésil devait être éliminé, les troubles seront encore plus spectaculaires.