Invasion numérique à Cuba

Pendant deux ans, entre 2010 et 2012, près de 40 000 Cubains ont socialisé sur ZunZuneo sans connaître l’implication des États-Unis dans la création de ce réseau.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pendant deux ans, entre 2010 et 2012, près de 40 000 Cubains ont socialisé sur ZunZuneo sans connaître l’implication des États-Unis dans la création de ce réseau.

L’histoire, avec ses agents infiltrés et ses sociétés-écrans, pourrait sortir d’un roman de John le Carré, un petit fini numérique en plus : pendant deux ans, entre 2010 et 2012, près de 40 000 Cubains ont socialisé sur un réseau local pour téléphone cellulaire baptisé ZunZuneo. Ce qu’ils ne savaient pas toutefois, c’est que ce Twitter à la sauce latino avait été développé dans le plus grand secret par le gouvernement américain, avec la complicité de l’Agence internationale de développement des États-Unis (USAID), et ce, pour déstabiliser le régime Castro et le Parti communiste cubain, vient de mettre au jour une enquête de l’Associated Press (AP).

 

Les documents obtenus par l’agence de presse dévoilent une mécanique complexe à la hauteur de ce programme clandestin qui, à partir de 2009, a cherché à faire entrer la guerre froide dans une ère plus numérique. Les États-Unis et Cuba ont des relations tendues depuis l’imposition de l’embargo américain en 1962. Des signes d’adoucissement sont toutefois perceptibles depuis, entre autres, la poignée de main entre Barack Obama et Raúl Castro lors des funérailles de Nelson Mandela.

 

N’empêche, en 2009, l’USAID — l’équivalent américain de l’Agence canadienne du développement international (ACDI) — commence à tisser sa toile sur la société cubaine avec une entreprise privée, Creative Associates International, avec qui elle vient alors de mettre la main sur des milliers de numéros de téléphone de cellulaires en service à Cuba. Un contact chez Cubacel, la compagnie de téléphonie nationale, a assuré la fuite vers un expatrié cubain vivant en Espagne.

 

Ces numéros permettent de contacter les abonnés du réseau, de l’intérieur du pays, pour les attirer vers ZunZuneo, nouveau système d’échange par message texte qui fait son apparition discrètement dans l’environnement social de Cuba, pour ne pas trop attirer l’attention. Derrière, l’agence américaine l’a baptisé « Project ZZ ». Une société-écran espagnole a été créée pour masquer les traces de la participation américaine dans ce plan financé par des fonds provenant des îles Caïmans, pays au système bancaire complaisant. Les artisans de ZunZuneo bossent là-dessus depuis un bureau de Managua au Nicaragua et un autre de San José au Costa Rica.

 

Un « printemps cubain »

 

En six mois, près de 25 000 Cubains s’emparent de ce réseau pensé pour partager des banalités sur le soccer, la musique ou la météo. Mais le plan du gouvernement américain va bien sûr plus loin, révèlent les documents obtenus par AP. Avec ZunZuneo, Washington espère « atteindre une masse critique d’abonnés », et ce, pour partager des contenus plus politiques visant à inciter les dissidents cubains à tenir des « rassemblements politiques ». À terme, l’espoir d’un « printemps cubain » est même évoqué.

 

USAID passe également par ce réseau pour collecter sur des serveurs aux États-Unis des données personnelles sur les utilisateurs, sur leurs orientations politiques, afin de cibler les bons germes de la révolte. ZunZuneo a disparu en 2012 comme il est apparu, et ce, visiblement à la suite de la fin de son financement.

 

« C’est une stratégie de déstabilisation redoutable », lance à l’autre bout du fil Graciela Ducatenzeiler, spécialiste de l’Amérique latine et prof au Département de science politique de l’Université de Montréal. « Mais c’est aussi très illégal » en raison d’une mécanique byzantine qui a aussi soustrait cette intervention en terre étrangère aux instances chargées normalement de surveiller ce type d’opération.

 

Jeudi, la Maison-Blanche, par la voix de son porte-parole, a officiellement démenti avoir créé un réseau social clandestin à Cuba pour attiser la révolte des dissidents sur l’île communiste, mais n’a pas nié pour autant son existence en qualifiant plutôt ce réseau de « projet d’aide au développement » visant à favoriser les communications au sein de la société civile cubaine. L’administration Obama a justifié son implantation discrète « pour protéger les participants », et ce, dans un État paranoïaque qui abuse de la surveillance de ses citoyens, a-t-il ajouté. USAID, pour sa part, a rappelé que la politique américaine cherche « depuis longtemps à aider les Cubains à augmenter leur capacité à communiquer ensemble et avec le monde extérieur ». L’organisme assure que ce projet est conforme à la mission de l’agence.

 

Pour Mme Ducatenzeiler, cette opération complexe est intrigante, mais elle a aussi été facilitée sur le terrain par les réformes sociales internes et l’ouverture de plus en plus grande de Cuba sur le reste du monde depuis l’arrivée de Raúl Castro, frère de l’autre, au pouvoir. « Sur des blogues aujourd’hui [jeudi] à Cuba, on prétend que le régime était au courant de cette opération, mais n’a pas décidé d’intervenir », explique-t-elle. Officiellement toutefois, le régime Castro n’a pas commenté les révélations d’AP.

 


Avec Associated Press et l’Agence France-Presse

5 commentaires
  • Nicole Bernier - Inscrite 4 avril 2014 06 h 10

    Avez vous entendu le super argument de la maison blanche pour justifier leurs utilisations des médias sociaux afin de "prendre le contrôle" des jeunes et de les encourager à la rébellion contre leur gouvernement dans les pays qui ne correspondent pas aux valeurs occidentales (je devrais dire aux valeurs américaines)?

    Quand les Québécois refusent de voir, comment certains secteurs des gouvernements occidentaux en relation avec des compagnies privées (ou même des ONGs ou des journalistes) organisent des immenses complots pour déstabiliser tout gouvernement qui n'accepte de mettre les intérêts de leur pays subalterne aux intérêts occidentaux, c'est un signe de grande naïveté et d'ignorance historique ....

  • Zohra Joli - Inscrit 4 avril 2014 08 h 50

    Ça magouille partout

    Imaginez pour un instant la situation inverse ! Cela aurait été suffisant pour faire la guerre et bombarder Cuba ! (Bien que l'Iraq et l'Afghanistan ont subi des guerres sans avoir attaqué ou espionné les EU.)
    Ils espionnent la planète entière y compris leurs alliés et leurs citoyens, et ils déstabilisent tous les pays qui ne suivent pas leurs ordres et ne répondent pas aux intérêts d'Israel. Voilà à quoi se résume la politique étrangère de ce grand pays en chute libre.

    • Jacques Moreau - Inscrit 5 avril 2014 02 h 33

      En effet; ça magouille partout! Les U.S.A. ou les pays occidentaux n'on pas, à ce que je sache, partis en guerre sur de simple magouille. Ils sont même lent à utiliser la force militaire pour répondre aux attaque isolés. <<Jaw jaw is better than war war>> disait Churchill. Ce que vous appellez "espionnage" est connue sous le terme "intelligence" ou "information" sur les voisins, amis, adversaires, etc... Ça permet d'entretenir des relations amicales, avec des gens dont on doit se méfier. Si vous savez qu'une personne est "sensible" à un certain point de vue, vous évitez le sujet, ou utilisez des termes plus "vague" pour ne pas attiser les tensions. Maintenant, que vous savez des choses de nature personnelle et privée, la discrétion est de mise.

  • Ric Fartu - Inscrit 4 avril 2014 21 h 03

    Il y a de quoi se poser des questions...

    C'est rassurant de lire un tel article, car nos dirigeants européens vous bientôt signer le TTIP , traité de libre échange commercial entre les USA et l'UE. Négociations qui s'annoncent difficiles pour nous, semble t-il que Washington a mit sur écoute Angela Merkel ainsi que d'autres dirigeants européens...

    D'ailleurs, concernant ce TTIP, on n'en entend pas beaucoup parler...aucun document, aucun débat public, aucun référendum, alors que cela concerne tous les travailleurs européens, qui vont une fois de plus devoir faire face à une rude concurrence.

    A consulter: http://marchetransatlantique.blogspot.fr/2013/06/c

  • Ric Fartu - Inscrit 5 avril 2014 07 h 38

    Eh bein...

    C'est rassurant de lire un tel article, car nos dirigeants européens vous bientôt signer le TTIP , traité de libre échange commercial entre les USA et l'UE. Négociations qui s'annoncent difficiles pour nous, semble t-il que Washington a mit sur écoute Angela Merkel ainsi que d'autres dirigeants européens...

    D'ailleurs, concernant ce TTIP, on n'en entend pas beaucoup parler...aucun document, aucun débat public, aucun référendum, alors que cela concerne tous les travailleurs européens, qui vont une fois de plus devoir faire face à une rude concurrence.

    A consulter: http://marchetransatlantique.blogspot.fr/2013/06/c