Une violence glorifiée gangrène le Mexique

A Culiacan, 2000 personnes ont manifesté en guise de soutien au baron de la drogue Joaquín Guzmán Loera, qui venait d'être arrêté.
Photo: Agence France-Presse (photo) A Culiacan, 2000 personnes ont manifesté en guise de soutien au baron de la drogue Joaquín Guzmán Loera, qui venait d'être arrêté.
Le Mexique est gangrené par la violence depuis que Mexico a lancé sa guerre contre les cartels en 2006. Et l’arrestation en février du baron de la drogue le plus recherché au monde, Joaquín Guzmán Loera («El Chapo), a peu de chance de changer la donne dans ce pays où la violence est plus que jamais glorifiée par la culture populaire, estime Nuria Carton de Grammont, chercheure postdoctorale au CÉRIUM.

Qu’est-ce qui alimente la violence au Mexique?

Après une victoire contestée en 2006 contre le candidat présidentiel de gauche Andrés Manuel López Obrador en raison d’un minuscule écart de 0,58% (250 000 votes), Felipe Calderón a entrepris une politique de légitimation de son gouvernement basée sur la sécurité nationale.

Il a déclenché une guerre contre les cartels qui se disputent le contrôle de la production et de la distribution de la drogue vers les États-Unis, sans savoir qu’il allait ouvrir la boite de Pandore de la violence. Dépassé par le pouvoir accru des narcotrafiquants qui profitent de la pauvreté pour recruter des jeunes en grands nombres, le président s’est vu obligé d’envoyer l’armée mexicaine dans les rues en décembre 2006 afin de reprendre le contrôle de plusieurs régions du pays.

Il s’agissait d’un pari risqué, puisque l’armée était parmi les institutions mexicaines qui jouissaient de la meilleure réputation. Mais on se rend compte aujourd’hui qu’elle était infiltrée depuis longtemps par les narcotrafiquants. Face à cette situation, Felipe Calderón a recouru davantage à la Marine et à la Police fédérale.

On estime à plus de 60 000 le nombre de morts depuis le début de cette guerre.

Loin de mettre fin aux activités des cartels, la guerre qui s’en est suivie a ouvert la voie à de violentes luttes entre les cartels qui touchent directement la société civile, coincée entre deux feux. D’un côté, les cartels extorquent la société civile et de l’autre, l’armée viole les droits humains.

Le trafic d’armes vers le Mexique trouve un marché florissant dans cette guerre. Les armes lourdes accentuent la violence et changent la relation de pouvoir entre les groupes criminels et l’armée. Les cartels se modernisent aussi avec l’usage de technologies de communication avancées.

Enfin, devant l'incapacité de l’État à lutter efficacement contre la violence, des groupes d’autodéfense composés de civils sont apparus en février 2013. Leur but est de lutter contre les extorsions perpétrées par les Chevaliers Templiers, un cartel qui domine les régions du Michoacán et de Guerrero. Le mouvement a pris une grande importance sociale et médiatique, ce qui change le paysage politique de la guerre contre le narcotrafic. Cela a forcé le gouvernement de Enrique Peña Nieto à modifier sa politique de sécurité nationale et à reconnaître ces groupes d’autodéfenses comme des acteurs nécessaires.

Jusqu'où cette violence a-t-elle pénétré la société mexicaine?

Elle traverse l’ensemble des acteurs et des classes sociales du pays et trouve de nouvelles formes d’expression, chaque fois plus cruelles et sanguinaires.

Le cadavre des victimes décapitées, démembrées ou écorchées devient un instrument de guerre pour semer une terreur collective et envoyer des messages aux cartels rivaux. De véritables installations de la terreur se déploient dans l’espace public pour dominer la population et les territoires où ils agissent.

Cette violence s’accompagne d’une création de nouvelles identités culturelles largement imprégnées des valeurs véhiculées par les réseaux criminels. La «narcoculture» glorifie le mode de vie des narcotrafiquants à travers des manifestations artistiques populaires, comme la musique et les telenovelas. Dans les narco-corridos («chansons malades»), les criminels sont considérés comme des héros, des nouveaux riches qui triomphent dans un pays où domine la pauvreté.

L’arrestation en février du baron de la drogue le plus recherché au monde, Joaquín Guzmán Loera, dit «El Chapo», peut-elle changer la donne?

Il s’agît sans doute d’un évènement avantageux pour le gouvernement du président Enrique Peña Nieto, qui consolide sa politique de sécurité. Mais cela ne signifie ni la fin de la violence, ni la fin des opérations du cartel de Sinaloa, la plus grande organisation de narcotrafic d’Amérique latine et le principal fournisseur de drogues des États-Unis.

Il faut s’attendre à un raccommodement au sein du cartel, qui doit remplacer son chef, mais aussi à une réorganisation géopolitique des cartels, qui vont profiter du vide laissé par «el Chapo». La morphologie des cartels est très dynamique et fonctionne comme des réseaux, avec plusieurs nœuds capables de prendre la relève si le chef est démis.

L’arrestation d’«el Chapo» est un fait historique, sans doute, mais surtout un évènement spectaculaire réalisé dans des conditions qui soulèvent des doutes quant à sa possible mise en scène.

Enfin, tant que la demande sera soutenue, surtout en Amérique du Nord — y compris au Canada —, le marché de la drogue continuera d’être une entreprise prospère.

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Cet entretien fait écho à l'émission Planète Terre animée par Jean-Frédéric Légaré-Tremblay et diffusée mercredi, à 21h, au Canal Savoir.

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