Baron de la drogue mexicain en fuite, arrêté

Joaquín «El Chapo» Guzmán
Photo: Associated Press Dario Lopez Mills Joaquín «El Chapo» Guzmán

Mexico — C’est un mythe vivant qui est apparu samedi sous la forme d’un homme ordinaire, à l’allure insignifiante et l’air hébété, traîné par deux militaires qui le maintiennent tête baissée et le poussent dans l’hélicoptère qui l’emmène droit en prison. Le mythe a piètre figure : Joaquín «El Chapo» Guzmán, réputé intouchable, est tombé. Le leader du cartel de Sinoloa, le baron de la drogue le plus recherché par le Mexique et les États-Unis, a été capturé samedi matin à Mazatlán, sur la côte Pacifique. L’arrestation, sans violence, vient couronner une opération entamée par les forces de sécurité mexicaine il y a cinq semaines, même si la traque du «Pablo Escobar mexicain» dure, elle, depuis treize ans. L’homme de 56 ans, en cavale, a été surpris toutes valises ouvertes, dans un appartement bas de gamme de la station balnéaire. «El Chapo» (le petit), dont le pouvoir est inversément proportionnel au surnom qu’il arbore, a défié l’État mexicain en passant constamment entre les mailles du filet. À partir de 2001, il a pris les rênes du cartel de Sinaloa et bâti un empire criminel sans égal qui l’a mené sur la liste des hommes les plus riches du monde dressée par la revue américaine Forbes. Son organisation, qui a progressivement écrasé les cartels rivaux, contrôle près de la moitié du narcotrafic au Mexique, qu’il s’agisse du cannabis ou des drogues synthétiques, de la cocaïne en provenance d’Amérique du sud ou de l’héroïne asiatique.

 

Tentacules dans 48 pays

 

Les champs de cannabis et d’amapole du Chapo, dans les régions escarpées du nord-ouest du pays, ne sont un secret pour personne. D’après le New York Times, entre 40 et 60 % de la drogue qui entre aux États-Unis passe entre ses mains. Mais, au contraire d’autres cartels mexicains, celui de Sinaloa ne s’est pas limité au vorace marché américain. Cette multinationale de la drogue étend ses tentacules dans 48 pays, en Amérique latine, en Europe, en Asie et jusqu’en Australie.

 

Au Mexique, Joaquín Guzmán et ses sbires sont considérés comme responsables d’une grande partie des 80 000 morts de la guerre entre cartels qui lamine le nord du pays depuis six ans. La violence est l’un des éléments qui ont contribué à forger l’aura de toute-puissance de «El Chapo», icône à l’audace et l’habileté louées dans mille chansons populaires.

 

Après son arrestation en 1993, il aurait joui de tous les luxes en prison, réduisant le personnel carcéral au rang de domestiques. Il s’en est échappé en 2001, dissimulé dans un chariot de linge sale selon certaines versions, déguisé en policier selon d’autres. Dans son Etat natal du Sinaloa, les habitants de la capitale, Culiacán, relatent qu’il a souvent été vu, se promenant au nez et à la barbe des autorités, et qu’il lui arrivait d’enfermer, le temps d’un repas, les clients du restaurant où il désirait manger, confisquant leurs téléphones portables pour éviter d’être dénoncé.

 

Entre ses débuts, lorsqu’il passait aux États-Unis de la cocaïne cachée dans des boîtes de piment, et son apogée, devenant le «most wanted» (le plus recherché) de Washington après la capture d’Oussama Ben Laden, il y a une progression déterminée par la corruption. « C’était un petit paysan primitif et inculte qui est devenu un grand capo. Comment ? En obtenant la protection des gouvernements de Vicente Fox et Felipe Calderón », affirme la journaliste Anabel Hernández, auteur du livre Les seigneurs narcos, compilation de témoignages édifiants sur la corruption, qui lui a valu de recevoir des menaces de mort. D’après elle, le cartel de Sinaloa aurait bénéficié d’un pacte d’impunité, ce que les statistiques officielles, démontrant la faible proportion d’arrestations et de saisies de drogues qui lui sont infligées par rapport à ses rivaux, semblent confirmer. D’après les révélations d’un ex-membre du cartel de Sinaloa, ce pacte aurait eu son corollaire aux États-Unis, la DEA, l’agence antidrogue américaine, ayant permis à cette organisation d’opérer librement et donc de laisser entrer d’énormes cargaisons de drogue sur son territoire, en échange d’informations sur les cartels ennemis fournies par le Chapo et ses associés.

 

Les commentateurs soulignent que la capture du puissant narcotrafiquant survient un peu plus d’un an après le retour du Parti Révolutionnaire Institutionnel au pouvoir, en la personne du président Enrique Peña Nieto. L’immense impact causé par les images montrant le Chapo menotté, flanqué de militaires et responsables officiels, est d’ores et déjà utilisé par le gouvernement pour redorer son blason en matière de lutte contre la crime organisé et l’insécurité. Un domaine dans lequel, selon les commentateurs mexicains, Peña Nieto n’avait pas brillé, le taux de violence de la première année de son sexennat égalant celui des années précédentes. «C’est un beau coup», analyse Guadalupe Correa-Cabrera, spécialiste du narcotrafic à l’université de Brownsville, au Texas. «Mais le cartel ne s’affaiblira pas. Il continuera de fonctionner comme une entreprise transnationale qui, simplement, changera dirigeant.» C’est Ismael «El Mayo» Zambada, le bras droit du Chapo, qui est appelé à lui succéder. Au fil des ans, les têtes des différents cartels sont tombées, 75 des principaux narcotrafiquants arrêtés ou abattus, sans que cela n’affecte jamais leur capacité de trafic et de corruption. Le cartel de Sinaloa produit davantage d’amapole et de cannabis qu’avant l’offensive contre le crime organisée lancée par le président Calderón en 2006. L’empire du Chapo, estime-t-on au Mexique, pourrait lui survivre et continuer de prospérer.


Par Emmanuelle Steels