Chili - L’ombre de Pinochet

Michelle Bachelet
Photo: Luis Hidalgo Associated Press Michelle Bachelet

Les Chiliens éliront le 17 novembre leur président. Selon toute vraisemblance, Michelle Bachelet reprendra du service, mais son second mandat s’annonce plus mouvementé que le premier, alors que les mouvements sociaux, silencieux depuis quelques décennies, ont retrouvé la parole et que les relents de l’ère Pinochet entravent le plein développement social du pays.

 

 

Il n’y a aucune surprise à attendre de l’élection de la semaine prochaine au Chili. Les enjeux sont bien connus, et le résultat aussi. Dans quelques jours, Michelle Bachelet reprendra les commandes du Chili après un intermède de quatre ans. Elle deviendra le premier président élu en 88 ans à cumuler un second terme. Reste à savoir si elle sera la première élue à la présidence du pays dès le premier tour.

 

Quelques semaines à peine après l’élection du président actuel Sébastián Piñera, en 2010, les sondages indiquaient déjà que Mme Bachelet était celle que les Chiliens voulaient à ce poste. Ne pouvant se représenter pour un deuxième mandat consécutif, elle a quitté le pays pour prendre la tête de l’ONU Femmes, un organisme qui défend les droits des femmes dans le monde, poste qu’elle a quitté en mars de cette année, peu avant d’annoncer son intention de solliciter un autre mandat. En juin dernier, elle était choisie candidate de la coalition regroupant tous les partis du centre à la gauche.

 

Celle que plusieurs observateurs voyaient éventuellement au poste de secrétaire général de l’ONU dirigera cette fois la Nueva Majoria, un nouveau regroupement qui remplace la Concertación qui a été au pouvoir pendant 20 ans, après les années de la dictature d’Augusto Pinochet. S’ajoutent aux sociaux-démocrates, aux démocrates-chrétiens et aux socialistes le Parti communiste et quelques autres groupes politiques de moindre importance. Une Concertación 2.0, ironisent maintenant les Chiliens.

 

À ce jour, les appuis à Bachelet sont suffisamment forts pour que les attaques frontales de la droite à son endroit ratent la cible. Ainsi, il lui a été reproché son laxisme lors du tremblement de terre de 2010, à la fin de son premier mandat. Mais dans les régions touchées, le Maule et le Bio Bio, ses appuis sont aussi forts que dans le reste du pays.

 

Son second mandat pourrait toutefois être plus mouvementé que le premier. La Concertación a perdu le pouvoir en 2010, essoufflée et incapable d’enclencher des réformes réclamées par des secteurs de la population. À ce titre, les revendications des étudiants - celles dont nous entendons surtout parler ici - sont symptomatiques. Et sous Piñera, rien n’a changé. C’est bien là que le système en place au Chili montre ses failles.

 

Un peu d’histoire

 

L’arrivée au pouvoir de Piñera et de la droite a permis à des forces sociales qui ont forgé l’histoire du Chili depuis plus d’un siècle et demi de reprendre la parole. « Depuis quelques années, nous assistons à un réveil des mouvements sociaux, observe l’historien Sergio Grez, de l’Université du Chili. Un nouveau climat politique et culturel s’installe. » Outre les étudiants, mentionnons les mouvements régionaux contre l’extrême centralisation de Santiago, les Mapuches qui n’ont jamais lâché prise sur leurs revendications territoriales et sociales, les travailleurs du secteur du cuivre, le pain et le beurre du pays, les employés de l’État en grève encore jeudi et vendredi, les pêcheurs « artisanaux »… Les griefs sont nombreux et des changements réclamés depuis longtemps devront être apportés maintenant que la tolérance à l’endroit de la Concertación s’est amenuisée.

 

Michelle Bachelet s’est réjouie durant la campagne électorale de la réapparition d’un mouvement citoyen fort, avec des revendications sociales claires, estimant que le pays était de retour là où il était jadis. Fort bien, mais l’« alliance informelle » qui s’est créée en 1988 pour bouter dehors Pinochet sera mise à mal pour peu que les politiques économiques ultralibérales soient remises en question.

 

Car le Chili peine à se sortir totalement des années noires de triste mémoire. La Concertación a en quelque sorte dû « pactiser » avec les forces économiques du pays pour prendre le pouvoir en 1990, évitant dans un premier temps de les mécontenter, le spectre d’un autre coup d’État planant sur le pays. Les politiques néolibérales de la dictature ont été maintenues en place jusqu’à aujourd’hui, assurant une certaine « stabilité politique » au pays. En gros, le pouvoir « a géré le modèle économique et social de la dictature », commente M. Grez. Et ce modèle a fonctionné au point où l’oligarchie chilienne ne craint pas Mme Bachelet. Ainsi, la famille Luksic, la plus importante fortune du pays, vote Bachelet. Le président de l’Association des banques et des institutions financières du Chili, Jorge Awad, a dit au début du mois qu’il avait voté pour elle en 2006 et qu’il voterait de nouveau pour elle cette année.

 

Maintenant que le deuil des années Pinochet est terminé, comme on a pu le constater récemment lors de la commémoration du 40e anniversaire du coup d’État (ou de la mort de Salvador Allende, c’est selon), l’ombre du dictateur plane toujours sur le pays. Ainsi, par exemple, sur le plan institutionnel, un des principaux freins à l’émancipation sociale du Chili, la Constitution de Pinochet, est encore en vigueur. Elle a été réformée à plusieurs reprises depuis, mais le coeur du document demeure.

 

Ils sont de plus en plus nombreux à réclamer la mise en place d’une Assemblée constituante pour concevoir une nouvelle Constitution. Ce à quoi Mme Bachelet répond qu’elle préfère emprunter les voies institutionnelles. Mais les auteurs de la Constitution adoptée sous la dictature ont été prévoyants : nulle part n’y est-il fait mention de Constituante, et pour modifier le document, une majorité des deux tiers est nécessaire dans chacune des deux Chambres, une mission quasi impossible dans un système uninominal.

 

Et des changements s’imposent pour faire progresser le pays sur le plan social. Deux exemples : l’actuelle loi de sécurité nationale permet des procès avec des témoins portant une cagoule; elle permet aussi à la justice de s’appuyer sur des témoignages secrets. Le président Piñera s’en est servi tout récemment dans des procès contre des militants mapuches. Par ailleurs, le Code du travail permet encore à un employeur de procéder à des embauches de personnel lorsqu’il y a grève dans une de ses entreprises.

 

On peut donc présumer que le prochain gouvernement sera dans l’obligation de poursuivre les politiques réformistes des dernières années. Mme Bachelet a d’ailleurs déjà annoncé ses couleurs. Elle s’est engagée à apporter des changements majeurs à l’éducation supérieure mettant fin aux établissements privés qui recherchent le profit et à assurer la gratuité, cela en six ans. Pour financer ces transformations, elle entend hausser le niveau de taxation de 20 % à 25 % en quatre ans et doubler à 0,8 % la taxe sur les emprunts. Elle entend également mettre fin à la possibilité pour les entreprises de reporter indéfiniment le paiement de l’impôt sur les profits réinvestis, une mesure adoptée en 1984 sous Pinochet. Cette simple annonce a soulevé un tollé dans les milieux d’affaires.

 

La future présidente veut aussi « libéraliser socialement » le pays. Elle entend légaliser le mariage gai et proposer une loi sur l’avortement. Au Chili, tout comme dans quelques autres pays d’Amérique latine, l’avortement est illégal en toutes circonstances. Elle a également invoqué du bout des lèvres son souhait de réviser le système électoral, sans donner de précisions toutefois.

 

Mais le Chili a changé, et rapidement. M. Grez est catégorique : « Le mouvement social qui a réapparu ne va pas disparaître. » Après 20 ans de Concertación et 4 ans de gouvernement de droite sous Piñera, « les citoyens ont recommencé à prendre conscience de leur pouvoir ».

 

Le Chili, malgré les données officielles sur la bonne santé économique, demeure un endroit où la distribution de la richesse est la plus inégalitaire parmi les pays de l’OCDE. Des transformations majeures devront être envisagées pour mettre fin à cette situation, des changements impossibles à réaliser sans toucher aux structures économiques et politiques. Petit pays, un peu à l’écart, l’économie chilienne est en effet entre les mains d’oligopoles qui ont bien profité de l’idéologie « pinochetiste ».

 

Aujourd’hui, ce sont les enfants de ceux qui ont voté lors du plébiscite qui a mis fin au règne d’Augusto Pinochet qui font connaître leurs espoirs. Ils n’ontpas les mêmes craintes et les mêmes peurs que leurs parents jadis et le mouvement social qui a repris vie laisse voir « une grande révolution dans les attentes » de la population, faisait récemment remarquer Carlos Peña, recteur de l’Université Diego Portales.

3 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 9 novembre 2013 11 h 50

    C'est partout pareil

    Comme il est dit ici : les auteurs de la constitution adoptée sous La dictature ont étés prévoyants...

    Comme ici, la constitution du Chili est pratiquement irréformable. Les peuples se font avoir partout par les oligarchies en place. Et il n'y a pratiquement pas de personnages politiques assez fort et cohérent pour gouverner autrement que dans leur intérêt propre. Même, devrions-nous dire quand ils portent les gants blancs de la sincérité.

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 10 novembre 2013 08 h 00

      M. Théberge,
      Vous visez juste. Il y en a eu quelques personnages fort et cohérent mais la plupart sont des personnages de la trempe des Tremblay, Ford, Whallin, Duffy, Charest.
      Les vrais sont détruits par la démagogie des intéressés.
      La seconde moitié du xxi s. sera sanglante de révoltes et peut-être que par la suite, les peuples verront-ils de vrais politiciens.

      pierre doucet

  • Daniel Valiquette - Inscrit 9 novembre 2013 18 h 27

    Le Chili de demain

    J'arrive à peine d'un voyage au Chili. J'étais curieux de voir et de rencontrer le peuple chilien. Rien de bien informé,sinon que d'écouter la télé, prendre connaissance des manifestations, lire les affiches accrochées sur les petits ponts traversant la rivière Mapocho dans le centre de Santiago. Partout j'ai vue des prises de la parole, partout des revendications. Sur la question de l'homosexualité, en deux semaines, deux entrevues avec des représentants d'une association de défense des droits des LGBT (MOVILH). C'est un peuple qui bouge. C'est une ville qui explose. Partout de la construction. Est-ce que les chiliens vont encore longtemps accepter de travailler des journées de 10 heures ? J'espère que non. Mais moi, après les avoir vue, j'ai toute confiance que les chiliens feront la différence. Une constitution, ça se change. Ce n'est pas simple, mais ça se change, car la constitution c'est quoi sinon que le véhicule qui porte les rêves d'un peuple.