Colombie - Un «gang des juges» à l’indulgence coupable

Bogotá — C’est une juge qui a lancé l’alerte, début 2012. Elle avançait avec minutie sur un cas de détournement de fonds publics, tristement banal en Colombie, quand, sans aucun motif, elle a été dessaisie de l’affaire au profit d’un magistrat plus clément. Le revirement brutal a intrigué ses collègues chargés de l’instruction et, après vingt mois d’infiltration, ils ont découvert mi-octobre un « gang de juges » qui oeuvrait dans les bureaux de l’administration à Bogotá.

 

Contre des sommes pouvant aller jusqu’à près de 90 000 dollars, l’organisation d’une douzaine de personnes accordait aux accusés un non-lieu, la liberté ou un assouplissement de leurs conditions de détention. Un fonctionnaire orientait les dossiers vers les juges complices. « On pouvait gagner 500 000 pesos en un seul clic », a-t-il expliqué aux enquêteurs : l’équivalent d’environ 300 dollars, soit le salaire minimum mensuel. « Ça t’aidera à payer le bus », l’a facilement convaincu un collègue lors de son premier « aiguillage ». C’est ainsi qu’un trafiquant d’armes a obtenu la liberté, que des policiers ripoux ont négocié la leur, que d’un dossier a été classé…

 

L’affaire n’a pas vraiment surpris les Colombiens, habitués à ce que le glaive de la justice « retombe sur les gens en poncho », de peu de ressources, mais jamais sur les fortunés. « Il peut y avoir d’autres organisations de ce genre dans d’autres régions du pays », a reconnu le porte-parole de la Fiscalía, organe qui a instruit l’enquête. L’un des cas les plus visibles, en 2008, avait touché Guillermo Valencia Cossio, frère du ministre de la Justice et chef des juges d’instruction de la région de Medellín. En échange de menus paiements, comme par exemple un quad pour sa résidence secondaire, il déviait systématiquement toutes les enquêtes visant l’un des principaux trafiquants de drogue de la zone, El Indio.

 

Depuis, des juges antimafia ont été surpris la main dans le sac et extradés aux États-Unis, mais la pratique n’a pas cessé. Le mois dernier, un guérillero de l’Armée de libération nationale (ELN), accusé de nombreux rapts dans l’est du pays, a promis à son juge magnanime de rester aux arrêts domiciliaires. Aux dernières nouvelles, il est bien rentré chez lui… dans les campements du groupe armé. Les supérieurs des magistrats ripoux ne valent guère mieux : un membre de la « section disciplinaire » du Conseil supérieur de la magistrature a été enregistré alors qu’il proposait à un colonel accusé de l’assassinat de civils de passer son cas à la justice militaire. En échange, selon une des conversations, de petits « cadeaux ».

À voir en vidéo