L’après-FARC - Vers une «nouvelle» Colombie?

Dans un geste rare en Colombie, la solidarité a été forte dans le pays avec le mouvement paysan.
Photo: Agence France-Presse (photo) Eitan Abranovich Dans un geste rare en Colombie, la solidarité a été forte dans le pays avec le mouvement paysan.

Lorsqu’il a lancé la énième ronde de négociations avec les FARC, le président colombien, Juan Manuel Santos, soupçonnait-il les profonds changements quicouvaient dans le pays ? On nous avait davantage habitués au bruit des armes, celles des paramilitaires, des rebelles et de l’armée, qu’aux routes bloquées et aux slogans. Pendant près d’un demi-siècle, la « guerre » interne a monopolisé le discours politique et réduit au silence toute une population. Certains signes laissaient cependant présager la crise sociale actuelle.

 

Les manifestations des dernières semaines, qui ont rassemblé des dizaines de milliers de Colombiens de toutes les régions du pays, ont surpris. On n’avait rien vu de tel depuis longtemps! Et, tant dans les campagnes que dans les villes, le ralliement au mouvement paysan de larges secteurs de la société - camionneurs, mineurs indépendants, travailleurs de la santé, étudiants - est un message sans équivoque adressé aux élites politiques sur un mécontentement qui peut enfin se dire. Même les latifundistes producteurs de café, de pommes de terre ou de lait, autant dire l’industrie agroalimentaire, se sont joints aux paysans pour exiger des réformes.

 

Absorbé par la « guerre » sans fin, le président Santos a été déstabilisé par l’ampleur des manifestations. Sa première réaction a été de minimiser le mouvement : une grève « sans ampleur », a-t-il dit, avant de convenir que des négociations étaient nécessaires. Et de tenter de discuter avec le mouvement région par région. N’acceptant pas d’être ainsi divisés, les contestataires ont poursuivi leurs actions.

 

Pendant des décennies, la Colombie a été oubliée par les difficultés économiques des pays d’Amérique du Sud : pas d’hyperinflation, pas de crise de la dette ou de catastrophe économique. Le triangle paramilitaires-insurrection-grouvernement, à la fois cause et prétexte, accaparait le discours politique.

 

Le conflit armé semble en voie de résolution. Les négociations avec les FARC progressent et le gouvernement a annoncé de prochains pourparlers avec l’ELN, l’autre groupe armé du pays. Des principaux sujets discutés à La Havane, il y aurait eu entente sur la question agraire, qui a toujours été une des principales revendications des FARC. La cour vient de lever une inconnue sur un des sujets de discussion, l’intégration à la vie politique des membres du groupe, qui nécessitera des changements à la Constitution. Reste à régler la question des réparations aux victimes du long conflit interne et le trafic de drogue.

 

Cette percée dans le long conflit interne a cependant dégagé un espace dans le paysage politique où les forces sociales, qui se sont tues, apeurées, peuvent enfin s’exprimer. L’élite politique devra donc maintenant s’attaquer aux problèmes criants qui affligent le pays : pauvreté importante, particulièrement dans les campagnes, absence d’infrastructures adéquates, éducation, santé…

 

« La population en a assez de la guerre », observe Jean Daudelin, de l’Université Carleton, qui séjourne régulièrement en Colombie. Déjà, l’an dernier, des communautés rurales ont évincé de leur territoire tant l’armée que les FARC. Et le mouvement de contestation est né dans les campagnes, où la situation ne cesse de se dégrader. On y retrouve plus du quart de la main-d’oeuvre du pays, rappelle M. Daudelin.

 

Les paysans

 

La question paysanne est depuis toujours centrale pour la vie colombienne. Mais « historiquement, la question paysanne [a toujours été] un sujet de tension avec l’État », explique Luis Felipe Rincón, de l’Université de Córdoba, en Argentine, pour qui l’État et la société colombienne a failli à reconnaître l’importance de cette question pour le développement social du pays. Quelques chiffres nous permettront de saisir la situation de la paysannerie.

 

Malgré le climat de peur qui régnait dans les campagnes, coincés entre l’armée, les rebelles, les paramilitaires et les narcos, les paysans ont manifesté au cours des 25 dernières années leur mécontentement à plus de 2000 reprises, selon les données colligées par le Centre de recherche et d’éducation populaire (CINEP), avec toujours les mêmes revendications qui peuvent se résumer ainsi : la répartition de la propriété de la terre, une participation à l’élaboration des politiques agricoles et l’accès aux soins de santé et à l’éducation.

 

En 2012, 46,8 % de la population rurale vivait dans la pauvreté. La pauvreté extrême touchait 22,8 % de ces populations, contre 6,6 % pour les citadins, selon les statistiques officielles du Departamento administrativo nacional de estadistíca (DANE). Le revenu mensuel d’une famille paysanne est de 207 235 pesos (110,50 $), soitmoins du tiers de celui dans les principales villes de Colombie. À 84,9 % la population rurale est considérée comme peu éduquée, l’analphabétisme touchant 26,3 % des paysans. Enfin, 93 % n’occupe pas d’emploi formel, et ce, alors que le quart de la main-d’oeuvre colombienne travaille dans le secteur agricole.

 

Et pendant que l’économie croissait de 4,7 % au cours de la dernière décennie, le secteur agraire, lui, enregistrait 1,9 %

 

À cela s’ajoutent les déplacés intérieurs (à cause de la « guerre ») et, comme le note le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), l’éviction de paysans de leurs terres consacrées à une agriculture de subsistance. Entrepreneurs, multinationales et groupes illégaux se sont emparés d’une partie des terres dévolues à une agriculture de subsistance. Aujourd’hui, sur 2,4 millions de propriétaires terriens, un peu plus de 3 % possèdent plus de 200 hectares.

 

« Nous connaissons les problèmes, mais il n’y a pas de véritable volonté politique de les régler. On parle beaucoup, mais peu de gestes concrets sont posés », déplore Rafael Mejia, le président de la Société d’agriculture de Colombie.

 

Les centaines de milliers de manifestants dénoncent tous des problèmes liés à la libéralisation de l’économie, en particulier pour les paysans, et aux ententes de libre-échange avec les États-Unis et l’Europe. À cela s’ajoute une insatisfaction touchant la façon dont les problèmes quotidiens que rencontrent les gens sont traités. « Il y a des problèmes très concrets liés à la libéralisation de l’économie », explique M. Daudelin, qui séjourne régulièrement en Colombie. « On construit des ports, mais les infrastructures pour y acheminer les denrées sont très déficientes. » Sur le plan intérieur, un petit producteur peine à faire ses frais lorsqu’il apporte ses denrées au marché.

 

Décontenancé

 

Le président Santos comptait bien profiter d’une entente avec l’insurrection pour contribuer à sa réélection au début de 2014, mais la donne vient de changer. Sa cote de popularité est au plus bas depuis son élection. De 48 % qu’elle était en juin, elle est maintenant à 21 %.

 

« Faites autre chose que la guerre et la libéralisation, disent les gens », observe M. Daudelin. Par le mouvement des dernières semaines, les groupes sociaux lancent un appel à la classe politique pour qu’« elle gouverne sur des questions concrètes », précise-t-il.

 

Une bonne partie du « travail » d’éradication de la guérilla doit être attribuée à son prédécesseur, Álvaro Uribe, pour qui il n’était pas question de négocier quoi que ce soit avec eux. Les paramilitaires, ces groupes armés de droite, ont été officiellement « mis au pas », sans grand succès, plusieurs s’étant transformés en bandes armées, imposant leur loi dans certaines collectivités. Une série de procès reliés à leurs activités passées sont en cours et touchent plusieurs proches de l’ex-président, que certains voient comme un candidat à la prochaine présidentielle.

 

« Le processus de paix a créé une occasion pour les uribistes, explique M. Daudelin, car l’immunité qui devrait être accordée aux rebelles ne sera pas populaire. » Mais le paysage s’est transformé dans les familles politiques et nombre d’observateurs n’accordent aucune chance à Uribe, discrédité aux yeux de larges secteurs de la société colombienne, de faire un retour. Et les familles politiques qui dirigent le pays depuis toujours semblent satisfaites de Santos, qui poursuit les politiques d’Uribe, tant sur le plan social qu’économique. « C’est blanc bonnet, bonnet blanc », commente le politologue.

 

Francisco « Pacho » Santos, du Centro democrático, un regroupement uribiste, aurait pour le moment une longueur d’avance dans ce camp pour la présidentielle.

 

Pour le moment, le règne des « grandes familles » politiques semble se perpétuer. Le président Santos pourrait affronter à la présidentielle « Pacho », son cousin. Leur grand-oncle, Eduardo Santos, a été président de la République de 1938 à 1942.

 

Mais la mobilisation nouvelle pourrait transformer le discours politique traditionnel en Colombie. «Il y a de fortes chances que l’élection tourne autour des questions sociales», croit M. Daudelin.

 

La gauche colombienne a réussi au fil des ans à occuper une place importante au niveau municipal, mais il n’y avait pas d’espace pour elle au gouvernement central. Maintenant que le pays « sort de la période oligarchique démocratique », pour reprendre les termes de M. Daudelin, les forces sociales s’organisent. L’increvable Antonio Navarro Wolff, au très long parcours politique, de la guérilla du M-19 au Parlement de Bogotá, semble la personne à même de rassembler une gauche très divisée et pourrait forcer un nouveau discours dans la politique colombienne. Peut-être la Colombie pourra-t-elle bientôt se préoccuper de problèmes simples, concrets comme celui de l’enlèvement des déchets à Bogotá.