Quarante ans après, les Chiliens se penchent sur les années de plomb

Les photographies de disparus ont été affichées dans la tristement célèbre villa Grimaldi, à Santiago.
Photo: Agence France-Presse (photo) Martin Bernetti Les photographies de disparus ont été affichées dans la tristement célèbre villa Grimaldi, à Santiago.

Santiago — L’histoire se bouscule à Santiago du Chili. La commémoration, mercredi, du 40e anniversaire du coup d’État du général Augusto Pinochet, qui renversa le président socialiste Salvador Allende, ravive les divisions de la société chilienne et confère une dimension symbolique à l’élection présidentielle, dont le premier tour est prévu le 17 novembre.

Hasard ou fatalité : non seulement, pour la première fois dans l’histoire du pays, les deux principaux candidats présidentiels sont des femmes, mais elles sont en outre les héritières d’un passé tragique qui a fait plus de 3000 morts et disparus, des dizaines de milliers de torturés et des centaines de milliers d’exilés, entre 1973 et 1990.

L’ancienne présidente socialiste Michelle Bachelet (2006-2010), qui brigue un nouveau mandat, et sa rivale de droite, Evelyn Matthei, appartiennent à la même famille militaire. Enfants, elles jouaient ensemble sur la base de l’armée de l’air à Antofagasta (nord), où étaient en poste leurs pères. Les deux généraux étaient liés d’une grande amitié, qui a été brisée par le putsch du 11 septembre 1973.

Le général Alberto Bachelet, loyal à Salvador Allende, est mort des suites des tortures qui lui ont été infligées par ses propres camarades d’armes. En revanche, le général Fernando Matthei devint membre de la junte militaire. Si Michelle Bachelet et sa mère, Angela Jeria, furent arrêtées, torturées et contraintes à l’exil, Evelyn Matthei est issue de l’élite de la dictature.

Malaise

À l’approche du 11 septembre, le débat public sur les années de plomb a pris une tournure inédite. Ainsi, le sénateur de droite Hernan Larrain et le sénateur socialiste Camilo Escalona ont demandé pardon pour le climat de polarisation et de violence qui existait au Chili, avant le coup d’État. Leurs déclarations ont suscité un grand malaise dans les deux camps.

« Je n’ai pas à demander pardon, je n’avais que 20 ans à l’époque du coup d’État », a lancé la candidate de la droite, Evelyn Matthei. Alors qu’il soutient la candidature de cette dernière, le président Sebastian Piñera (centre droite) a rétorqué qu’il « fallait aussi parler des dix-sept années suivantes », faisant allusion au soutien de Mme Matthei au général Pinochet. Celle-ci lui avait, à plusieurs reprises, rendu visite à Londres, où l’ancien dictateur avait été arrêté, le 16 octobre 1998, sur ordre du juge espagnol Baltasar Garzon.

La mémoire

Devant la presse étrangère, le président Piñera a précisé sa position : « Il ne s’agit pas d’oublier, car les blessures d’un pays sont comme celles de l’être humain. » Et d’ajouter : « Ne pas oublier afin de tirer les leçons du passé, mais aussi dépasser des faits qui ont été très traumatisants, afin de pouvoir construire l’avenir. » Alors que le président compte plusieurs anciens collaborateurs ou sympathisants du régime militaire dans son gouvernement, il a déclaré que « le Chili a besoin de plus de justice et de vérité pour parvenir à la paix et à la réconciliation ».

La candidate socialiste tient des propos convergents : « Il n’y a pas de réconciliation possible en l’absence de justice, de vérité ou de deuil », soutient Michelle Bachelet. « La mémoire est l’architecture de notre histoire », renchérit-elle.

L’ancienne présidente insiste sur la stature « démocratique » de Salvador Allende et fait un parallèle entre le désir de changement de nombreux secteurs, il y a quarante ans, et aujourd’hui : « Les étudiants se mobilisent, les communautés indigènes s’expriment. C’est le même élan historique. »

« Ceux qui ont soutenu la dictature et la répression veulent nous mettre sur un même pied d’égalité, ce qui est faux, relève la sénatrice socialiste Isabel Allende, fille de l’ancien président renversé. Le coup d’État n’avait aucune justification. Avant 1973, les institutions démocratiques fonctionnaient. « Le Parti socialiste a déjà fait son autocritique », rappelle-t-elle.

« Une lecture collective de l’histoire est nécessaire, confie la maire socialiste de Santiago, Carolina Toha. Je préfère parler d’un apprentissage de l’histoire plutôt que de réconciliation. » Cette dernière avait 8 ans en 1973. Son père, José Toha, proche collaborateur de Salvador Allende, est mort en 1974, détenu dans un hôpital militaire. Elle se réjouit que les Chiliens « soient beaucoup plus en avance que les politiciens. Ils protestent non seulement pour les droits de la personne, mais remettent en question tout l’héritage de Pinochet, la Constitution de 1980 et le modèle économique ultralibéral. »

La même Constitution

La loi fondamentale est un verrou pour le système. « Après vingt-cinq ans de démocratie, le Chili a toujours la même Constitution et le même modèle économique, hérités de Pinochet », insiste Marco Enriquez-Ominami, dissident de la coalition de centre gauche qui assura la transition démocratique pendant vingt ans, jusqu’à l’élection, en 2010, du président Piñera.

Fils du chef du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), Miguel Enriquez, tué par les militaires, et fils adoptif de Carlos Ominami, ancien baron du Parti socialiste, Marco est candidat à la présidence. Au premier tour de la précédente présidentielle, il avait créé la surprise. Sa candidature indépendante avait recueilli 20 % des suffrages, enfonçant un coin dans le bipartisme traditionnel.

Selon Marco Enriquez-Ominami, Michelle Bachelet et Evelyn Matthei « appartiennent toutes deux à une transition démocratique mal faite ». Tout en revendiquant « le courage » du président renversé en 1973, il regrette « qu’élu avec seulement 36,3 % des voix, Allende, croyant que ses ennemis étaient des républicains comme lui, n’ait pas cherché à construire une majorité plus large. »