Dans les coulisses de l’actualité - Bébé Doc rentre au pays

Jean-Claude Duvalier est apparu à la foule massée à l’hôtel Karibe. En guise de salutation, le « président à vie » autoproclamé a levé les bras au ciel. Le Devoir a dû refaire sa une ce soir-là.
Photo: François Pesant Le Devoir Jean-Claude Duvalier est apparu à la foule massée à l’hôtel Karibe. En guise de salutation, le « président à vie » autoproclamé a levé les bras au ciel. Le Devoir a dû refaire sa une ce soir-là.

16 janvier 2011. Port-au-Prince se tenait debout comme elle pouvait, un an après le séisme qui l’avait dévastée. Les commémorations d’usage venaient d’avoir lieu, réveillant la douleur endormie. Pour ajouter au climat d’instabilité, le deuxième tour des élections présidentielles avait été reporté sine die. Que pouvait-il encore arriver en Ayiti chéri ?

 

C’est en fin de journée que la nouvelle est subitement tombée : l’ex-président d'Haïti Jean-Claude Duvalier venait d’atterrir à l’aéroport, après 25 ans d’exil. Ona d’abord cru à un canular. Mais les réseaux sociaux se sont emballés. Et la rumeur s’est confirmée. Bébé Doc était de retour.

 

Pour le photoreporter François Pesant et moi, une autre journée de terrain s’achevait sous les dernières lueurs du soleil brûlant de Pétionville. Profitant d’un moment d’électricité, nous étions en train de transmettre textes et photos. À Montréal, l’équipe de la rédaction s’apprêtait à fermer la première édition du journal. Sauf que… Devant le retour inusité de Duvalier en Haïti, la une devait être remaniée. Et, évidemment, le temps pressait.

 

Attrapant son appareil, François est parti le premier, suivant les rumeurs, à la recherche de l’hôtel où Duvalier était attendu. Difficile de démêler le vrai du faux de l’information qui se déversait dans la twittosphère.

 

C’est finalement au chic hôtel Karibe qu’a débarqué cet ancien président, à qui on a reproché d’avoir dirigé un régime corrompu, qui semait la terreur par l’entremise de la milice créée par Duvalier père, les Tontons macoutes. Une horde de reporters et de photographes s’affairait à côté d’un joyeux comité d’accueil disant tout leur amour à leur ex-président rentré d’exil. Ambiance survoltée et, avouons-le, un brin surréaliste. Les opposants à Duvalier, ceux-là mêmes qui ont formé la révolte populaire qui l’a chassé du pouvoir en 1986 après 15 ans d’un régime autoritaire, allaient-ils se manifester ?

 

Sortant de sa chambre à l’étage supérieur, Bébé Doc est finalement apparu à la foule. Il a entamé une pénible descente des escaliers, trahissant sa fragilité, voire la maladie. L’homme de 59 ans s’est arrêté à un balcon pour saluer ses partisans qui se massaient en bas. Puis, un étrange silence s’est installé pour accueillir les quelques mots qu’il allait peut-être prononcer. Mais rien. Sous les flashs des appareils photo, il a levé les bras au ciel dans un geste présidentiel - après tout, Duvalier ne s’était-il pas autoproclamé « président à vie » d’Haïti ? -, donnant le temps à notre photographe de croquer cet instant. Puis il est disparu.

 

Les minutes s’étaient écoulées. Il fallait retourner à notre quartier général improvisé - une petite table dans le restaurant de cet hôtel qui n’était pas le nôtre mais dont nous usurpions clandestinement la connexion Internet, rare en ces temps post-séisme. Rédaction, retouches photo… Tombée oblige, nous avons envoyé notre matériel au pupitre à Montréal. Même si tant de questions restaient encore sans réponse.

 

Pourquoi Duvalier était-il rentré au pays ? Quelles étaient ses intentions ? Malgré les réponses évasives de ses avocats, Duvalier n’a pas pu échapper à une sommation de comparaître au Palais de justice deux jours après son arrivée. Le matin du 18 janvier, après une brève apparition au balcon, Bébé Doc a quitté sa « forteresse » par la porte arrière dans une voiture banalisée, escortée par des soldats des Nations unies et des policiers.

 

Piqués d’avoir été déjoués, les reporters ont pris en chasse le cortège qui filait à vive allure. Mon collègue se souvient d’avoir hélé le premier motocycliste qu’il a aperçu, et moi, d’être montée à bord du 4x4 d'une équipe de télé haïtienne. Vrombissements de moteurs, klaxons, sirènes. Sur les routes défoncées de Port-au-Prince, voitures et motos zigzaguaient à une vitesse folle pour s’approcher le plus possible du convoi, évitant les quidams et tout ce qui se trouvait en travers du chemin. En quête de LA « shot », certains téméraires mitraillaient la voiture de Duvalier de leur appareil, le corps à moitié sorti de leur véhicule en marche. Il y avait quelque chose d’absurde dans ce cortège médiatique traquant le fugitif, comme si le fait de lui ravir le portrait revenait à le capturer, à conjurer le danger qu’il représentait.

 

Sur sa moto, François Pesant était quelque part dans le peloton lorsqu’une portière de voiture s’est ouverte devant lui. « Je n’avais rien vu venir. C’est arrivé à la dernière seconde », raconte-t-il. Son conducteur et lui ont été projetés avant de percuter le sol sous les crissements de pneus des autos qui ont dû freiner subitement. Le conducteur s’en est tiré, blessé légèrement. Le pied gauche lourdement enflé, François a quant à lui été recueilli dans le véhicule de bons samaritains : des collègues de La Presse qui passaient par là.

 

Pendant ce temps, devant le palais de justice, une bruyante foule de partisans de Duvalier scandait sa gloire, brandissant des photos de lui dans ses jeunes années au pouvoir (lorsqu’il a succédé à son père à l’âge de 19 ans, Duvalier fils était le plus jeune chef d’État au monde). Dans l’air poussiéreux, une odeur de caoutchouc brûlé se dégageait de tas de pneus en flamme. Malgré l’atmosphère tendue, les affrontements ont été passablement contenus. Les opposants au régime Duvalier demeuraient discrets, sans doute pris de peur.

 

Le verdict est finalement tombé : l’ex-dictateur a été notamment accusé de vol, d’abus de pouvoir et de corruption. Livide, Duvalier est sorti sans mot dire de son interrogatoire dans une véritable foire d’empoigne où les représentants des médias se bousculaient avec des policiers. Se frayant un chemin jusqu’à sa voiture, l’ex-président a repris la route de son hôtel de Pétionville, où une réception l’attendait.

 

Quant à François Pesant, il a obtenu son verdict à lui après avoir passé une radiographie dans la clinique d’une ONG : pas de fracture, mais une entorse sévère au pied. Cela ne l’a pas empêché d’être présent à la sortie de Duvalier, où il a capté à bout de bras ce moment insolite : celui de partisans en délire acclamant leur héros désormais honni par la justice.

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