La crise sociale s’envenime au Brésil

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	Les manifestations (ici dans la ville de Recife) surviennent au moment où le pays accueille le tournoi de soccer de la Coupe des confédérations.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo) Yasuyoshi Chiba
Les manifestations (ici dans la ville de Recife) surviennent au moment où le pays accueille le tournoi de soccer de la Coupe des confédérations.

Des manifestations monstres ont envahi les rues du Brésil jeudi, nouvelle étape d’un mouvement de protestation historique marquée de violents affrontements et de demandes renouvelées pour améliorer les services publics.

De 500 000 à 800 000 personnes, selon les estimations, se sont rassemblées dans au moins 80 villes pour crier leur mécontentement. Des policiers de l’escouade antiémeute ont été impliqués dans des heurts avec des manifestants dans au moins cinq villes, alors qu’on rapportait la mort d’un manifestant dans l’État de São Paulo, après avoir été renversé par une voiture.


Rio de Janeiro a été le théâtre de quelques-uns des affrontements les plus intenses en soirée, après un début de marche pacifique rassemblant quelque 300 000 personnes.


Des images télévisées montraient des policiers tirant des capsules lacrymogènes et des balles en caoutchouc parmi des foules de jeunes hommes dissimulant leur visage sous leur chandail. Dans d’autres images, on pouvait voir des manifestants arrêtés étendus sur le trottoir.


Plus tôt dans la journée, une foule immense s’était donné rendez-vous à la place centrale de la métropole brésilienne. Les manifestants ont défilé joyeusement dans le centre administratif et commercial, aux cris de : « Le Brésil s’est arrêté ! Le Brésil s’est arrêté ! »


Les employés jetaient par les fenêtres de leurs immeubles des pluies de confettis sur les manifestants et faisaient clignoter les lumières de leur bureau en signe de solidarité.


« J’ai voté Dilma [Rousseff, présidente du Brésil] et je revoterai Dilma. Mais c’est un moment unique, on en a besoin pour accélérer les réformes du pays », a confié Ney, un ingénieur de 64 ans, à une journaliste de l’AFP.


La police avait bouclé les accès au célèbre stade Maracanã de Rio de Janeiro, afin d’empêcher les manifestants d’y accéder durant un match de la Coupe des confédérations. Seuls les détenteurs de billets ont été autorisés à accéder à la zone.


Cette manifestation est la plus importante depuis le début du conflit social, il y a une dizaine de jours.

 

Ministère des Affaires étrangères attaqué


À Brasilia, la capitale, des manifestants ont attaqué jeudi soir le ministère des Affaires étrangères. Un groupe a réussi à briser une des portes vitrées d’entrée du bâtiment officiel et a été empêché in extremis d’y pénétrer par la police. Ces manifestants avaient auparavant jeté des objets enflammés et des bouteilles contre le bâtiment officiel, l’un des plus emblématiques de la capitale, dessiné par l’architecte Oscar Niemeyer.


Là aussi, les autorités ont eu recours aux gaz lacrymogènes et à des balles en caoutchouc pour éparpiller les foules dans la capitale.


À Salvador de Bahia, théâtre de la première manifestation dans l’après-midi, des affrontements violents ont également éclaté entre une partie des 20 000 manifestants et les policiers. Au moins un manifestant a été blessé par une balle en caoutchouc. Un policier a également été blessé lors de ces incidents survenus à deux kilomètres du stade où se jouait le match Nigeria-Uruguay de la Coupe des confédérations.


Au moment d’écrire ces lignes, on rapportait également des affrontements à Belem, une ville de la jungle amazonienne, à Porto Alegre, dans le sud du pays, dans la ville universitaire de Campinas, au nord de São Paulo, et dans la ville de Salvador, dans le nord-est du Brésil.


À São Paulo, on comptait plus de 100 000 manifestants, tout comme dans la ville de Vitória.


Dilma Rousseff annule un voyage


En raison de l’agitation sociale, la présidente du Brésil, Dilma Rousseff, a annoncé jeudi qu’elle annulait son voyage au Japon qui devait se dérouler du 26 au 28 juin. « Elle a décidé de rester au Brésil en raison des événements actuels », a indiqué à l’AFP la présidence. La présidente brésilienne devait rencontrer à l’occasion de cette visite le premier ministre japonais Shinzo Abe et l’empereur Akihito.


Ces manifestations se sont déroulées même si les principales villes du pays, dont Rio et São Paulo, ont cédé cette semaine à la revendication initiale de la rue, acceptant de revenir sur leur décision d’augmenter le tarif des transports publics.


Malgré cette victoire, rien ne laisse présager un essoufflement rapide de ce mouvement diffus, sans étiquette politique ou syndicale ni leaders clairement identifiés.


Il cristallise désormais toutes les frustrations de la population de ce pays émergent de 194 millions d’habitants : services publics précaires comme la santé et l’éducation, corruption de la classe politique, sommes colossales - 15 milliards de dollars - investies pour l’organisation du Mondial-2014 de soccer. Et depuis sa victoire sur le prix du billet de bus, il n’a plus de revendication concrète bien définie.


« Le tarif des autobus est le détonateur d’un grand mouvement qui n’a pas de leader, mais cela ne veut pas dire que nous n’avons pas une direction à suivre. À partir de maintenant, les politiciens vont devoir nous prêter plus d’attention », a déclaré Carolina Silva, 35 ans, employée de la compagne pétrolière nationale Petrobras.


Ces manifestations surviennent aussi au moment où le pays accueille le tournoi de soccer de la Coupe des confédérations, auquel assistent des dizaines de milliers de visiteurs, et un mois avant la visite du pape François.


Rappelons que le Brésil sera le pays hôte non seulement de la Coupe du monde de football, en 2014, mais aussi des Jeux olympiques d’été de 2016, ce qui soulève des questions sur la façon dont sera gérée la sécurité pendant ces événements de grande envergure.


Certains observateurs comparent par ailleurs le mouvement aux récentes manifestations en Turquie, voire aux révoltes du Printemps arabe.


 

Avec AFP et Associated Press

8 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 21 juin 2013 07 h 25

    La Rue

    «La Rue» ... - mais qui donc a dit ça?

    • François Genest - Inscrit 21 juin 2013 07 h 50

      Le chef d'une peuplade d'Amérique du Nord qui n'a pas réussi à mater ses subordonnés, lui non plus. ;)

  • André Michaud - Inscrit 21 juin 2013 09 h 09

    Chaos social

    Le gouvernement a cédé sur la hausse des transports publiques, mais voila que tout chacun arrive avec sa revendication...annuler la coupe du monde, annuler les olympiques, de meilleurs services publiques etc..

    Si il y tant de choses à changer il faudrait peut-être des élections pour ramener le calme ? Mais aucun gouvernement ne fera de miracles comme le souhaite certains..

    Le chaos social entraine toujours des pertes économiques importantes qui ne peuvent servir à améliorer les services publiques.. Il faut un mouvement populaire unifié avec un parti politique avec des objectifs précis, sinon c'est pure perte et humaine et économique. Qui a intérêt à encourager le chaos des rues?

    • Jean-Claude Boivin - Inscrit 21 juin 2013 10 h 18

      Il faut pousser plus loin la réflexion M. Michaud. Je suis d'accord avec vous pour l'aspect politique, par contre d'un point de vue sociologique il faut voir cete crise sociale non comme un mouvement politique mais bel et bien comme une révolte. Lisez Chomsky, Ellul, Marcuse, Illich, Rancière et bien d'autres sur le sujet.

    • Jean-Luc St-Pierre - Inscrit 21 juin 2013 11 h 12

      M. Michaud, j'espère que vous aurez l'occasion d'élargir votre vision. Ici, on se fait voler la démocratie par bribes, informez-vous sur les derniers exploits des conservateurs, comme la loi anti-masque qui vient de passer, donnant aux policiers la possibilité d'arrêter (max 10 ans de prison !) quelqu'un qui porte un masque ou un foulard pour se protéger contre les attaques brutales de la police...
      Nos droits s'effritent et personne ne dit rien, ou presque...
      Parfois, le chaos social est une étape nécessaire pour se défaire de structures destructrices et de systèmes corrompus qui, regardons les choses en face, ne s'en iront pas tous seuls. Nous en aurions besoin d'une bonne dose ici, si vous voulez mon avis. Autrement, les mêmes absurdités vont continuer à se multiplier jusqu'à l'effondrement complet.

  • Claude Dufresne - Inscrit 21 juin 2013 10 h 36

    La démocratie...

    La démocratie semble toujours prévoir un sur-homme si intègre qu'il renverserait les élans du passés avec la vitesse voulue d'un appui magique qui n'existe pas. Cet appui est une population, une réalité, il est grand mais il n'a rien de magique. Le chaos dans les rues n'est qu'un retour à la réalité : c'est cet appui non-magique qui dit : « Ého ! J'existe ! » Ceux qui ne croient pas en lui sont condamnés à l'entendre crier plus fort, c'est tout.

  • Caroline Moreno - Inscrite 21 juin 2013 14 h 02

    Le printemps érable

    Les observateurs auraient pu faire observer (n'est-ce pas là leur rôle?) qu'un mouvement, le printemps érable, avait pris naissance au Québec et fait les machettes des journaux à travers le monde. Cette mobilisation citoyenne a sans doute inspiré d'autres combats...

  • France Marcotte - Inscrite 21 juin 2013 15 h 38

    La crise sociale s'envenime?

    Pourquoi ne pas dire plutôt s'intensifie, progresse?

    N'est-ce pas une grande nouvelle quand un peuple sort de sa léthargie, réagit comme il le peut à la corruption et aux manquements de ses dirigeants?