Le Venezuela fait ses adieux à Hugo Chávez

Le président vénézuélien Hugo Chávez saluant la foule lors de la célébration de l’anniversaire de l’indépendance, en juillet dernier, à Caracas. Le grand leader de la gauche latino-américaine s’est éteint mardi à 58 ans.
Photo: La Presse canadienne (photo) Ariana Cubillos Le président vénézuélien Hugo Chávez saluant la foule lors de la célébration de l’anniversaire de l’indépendance, en juillet dernier, à Caracas. Le grand leader de la gauche latino-américaine s’est éteint mardi à 58 ans.

Des centaines de milliers de Vénézuéliens se sont rassemblées mercredi à Caracas sur le passage du cercueil du président Hugo Chávez. La dépouille du président a commencé à être transférée de l’hôpital militaire de Caracas jusqu’à l’Académie militaire, où son cercueil doit être exposé avant les obsèques prévues vendredi.

Le cortège était suivi des centaines de milliers de personnes. Près du cercueil se trouvaient entre autres Elena Frias, la mère du défunt, son héritier politique désigné, le vice-président Nicolas Maduro, et le président bolivien Evo Morales. Les autorités vénézuéliennes ont décrété sept jours de deuil.

Un géant de la gauche disparaît

C’est la maladie qui a fini par avoir le dernier mot. Rentré au Venezuela le 18 février après deux mois de traitements à Cuba, Hugo Chávez est décédé mardi, à l’âge de 58 ans, des suites d’un cancer qui le rongeait depuis bientôt un an et demi.

La nouvelle a été annoncée en après-midi à la télévision publique par le vice-président vénézuélien, Nicolás Maduro. Elle met fin à une longue période d’incertitude, mais certainement pas à la vive tension politique qui s’est de nouveau installée au Venezuela.


L’homme au béret rouge, en poste depuis février 1999, avait survécu à une tentative de coup d’État en 2002, après avoir été lui-même putschiste dix ans auparavant. Il était fortement contesté par certains secteurs de la société vénézuélienne, mais il a été réélu à trois reprises, la dernière fois en octobre 2012, grâce à ses prises de position en faveur des classes déshéritées, mais sans doute aussi grâce à son charisme.


Il s’est rendu célèbre en 1992, en tentant de prendre le pouvoir avec un groupe de jeunes officiers gauchistes. Il a passé deux ans en prison pour ce geste, avant d’être gracié. Six ans après ce coup de force, son élection à la présidence a contribué à redessiner la carte politique de l’Amérique latine, puisqu’il s’est constitué dans la région un front de gauche par rapport aux États-Unis et à des gouvernements beaucoup plus conservateurs. Il est devenu l’un des principaux, et certainement le plus coloré, des leaders de cette nouvelle gauche latino-américaine, ayant déclenché ce qu’il a appelé la « révolution bolivarienne ». Il était sans conteste la bête noire des États-Unis, pays qu’il ne se gênait pas de critiquer.


Hugo Chávez est né le 28 juillet 1954 dans l’État de Barinas. Fils d’un couple de modestes instituteurs, il entame des études à l’Académie militaire nationale, à Caracas, à l’âge de dix-sept ans. Devenu officier, il entreprend une longue carrière militaire, tout en s’intéressant à la politique, aux arts et à l’histoire, se passionnant tout particulièrement pour la vie de Simón Bolívar, considéré comme le libertador de la moitié du continent sud-américain.


Indigné par la répression


Il obtient éventuellement le grade de colonel, responsable d’une unité de parachutistes. Fin 1982, il fonde avec d’autres officiers un mouvement appelé Armée bolivarienne du peuple du Venezuela, qui tient des réunions clandestines. Les années 1980 se caractérisent par une crise économique et le retour d’un parti longtemps interdit d’élections, l’Action démocratique (AD). L’augmentation brutale des prix à la consommation dans le cadre d’un programme d’austérité déclenche en 1989 des manifestations, qui sont brutalement réprimées par le président AD, Carlos Andrés Pérez.


En 1992, les tentatives de coup d’État militaire ont été écrasées, mais le pouvoir est sorti de la crise fragilisé. Le président Pérez a été suspendu de ses fonctions en mai 1993, après que le Sénat eut fait passer un jugement pour détournements de fonds publics. Hugo Chávez, de son côté, a justifié son coup de force de la façon suivante : « Nous, jeunes militaires, nous étions indignés par la répression menée par le gouvernement de l’époque après la crise de 1989, où un millier de Vénézuéliens ont été tués. »


Dans un article écrit en 2000 pour le Monde diplomatique, l’écrivain Gabriel García Márquez raconte l’échec du soulèvement dirigé par Chávez après un discours télévisé du président Carlos Andrés Pérez : « Chávez se rendit, à condition qu’on lui permette de s’adresser, lui aussi, au peuple. Le jeune colonel créole, avec son béret rouge de parachutiste et une admirable aisance d’élocution, assuma l’entière responsabilité du mouvement. Son allocution à la télévision fut un triomphe politique. Il passa deux années en prison avant d’être amnistié par le président Rafael Caldera. Cependant, nombre de ses partisans - et de ses adversaires - avaient compris que son discours, au moment de la défaite, était le premier d’une campagne électorale qui allait le conduire à la présidence de la république, qu’il assumera en 1999. »


L’élection de Hugo Chávez en 1998, avec plus de 56 % des voix, coïncide avec un ras-le-bol généralisé à l’égard des deux « vieux » partis, corrompus et trop associés aux inégalités sociales dans le pays, qui est pourtant le deuxième exportateur de pétrole dans le monde. Chávez aurait dit à cette époque : « La démocratie, ce n’est pas seulement l’égalité politique, c’est aussi, voire surtout, l’égalité sociale, économique et culturelle. Tels sont les objectifs de la révolution bolivienne. Je veux être le président des pauvres. »

 

Face à des opposants coriaces


Pendant la première année de sa présidence, Hugo Chávez s’est employé à faire adopter une nouvelle constitution vénézuélienne et à rebaptiser son pays « République bolivarienne du Venezuela ». La nouvelle loi fondamentale prévoit, entre autres, un accroissement des pouvoirs du chef de l’État, ce qui a pu accréditer la thèse voulant qu’il gouverne en autocrate. « Le gouvernement est comme une équipe de baseball. Je suis le manager. Et les joueurs doivent suivre les indications, sinon ils sortiront du terrain », a-t-il expliqué un jour.


En avril 2002, il a été écarté du pouvoir pendant quelques jours par un coup d’État militaire larvé, précédé par une série de manifestations et d’émeutes qui ont fait quelques dizaines de victimes. Deux ans plus tard, il remporte un référendum l’autorisant à terminer son second mandat.


Pendant sa présidence, Hugo Chávez s’est mis à dos le haut clergé, la grande bourgeoisie et la plupart des médias privés qui l’ont critiqué, parfois injustement, et qu’il n’a pas hésité à bâillonner à l’occasion.


En 2006, il a participé à la création de l’Alternative bolivarienne pour l’Amérique, une zone de libre-échange « socialiste » avec Cuba et la Bolivie d’Evo Morales. Malgré les relations bilatérales tendues, le Venezuela vend beaucoup de pétrole aux États-Unis, en plus de fournir du mazout aux familles américaines nécessiteuses, par l’intermédiaire d’une ONG fondée par un des fils de Robert Kennedy, Joseph. Son aversion pour la superpuissance américaine l’a toutefois poussé à défendre des personnages assez douteux, dont Mouammar Kadhafi, Bachar al-Assad et Mahmoud Ahmadinejad.

Avec l'Agence France-Presse

22 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 6 mars 2013 00 h 26

    Un bilan disputable

    Chavez: un bilan mitigé. On ne peut dire que le respect des droits de l'homme était son fort(selon Human Rights Watch)! Le Venezuela connaît toujours une grande pauvreté et une très forte criminalité. Et l'économie et la distribution de la richesse? Je dirais encore: bilan mitigé!

  • François Ricard - Inscrit 6 mars 2013 07 h 16

    Un grand nous a quitté

    Chavez a vraiment marqué son pays. Non seulement son pays, mais toute l'Amérique latine.
    Son plus haut fait d'armes: la réduction de la pauvreté qu’a rendue possible le retour dans le giron de l’État de la compagnie nationale pétrolière PDVSA. Ses ressources abondantes, au lieu de bénéficier à une petite classe de rentiers comme c’était le cas sous le gouvernement précédent, ont permis de construire les infrastructures nécessaires et d’investir dans la création de services publics dont les vénézuéliens avaient un cruel besoin.
    L’éducation est un déterminant crucial de la santé comme de la pauvreté et le gouvernement venézuélien a mis un accent particulier sur l’enseignement en le finançant à hauteur de 6% du PIB. L’UNESCO a reconnu que l’analphabétisme a été éliminé et le Venezuela est le troisième pays de la région dont la population lit le plus.
    En une dizaine d'années, Chavez a fait progressé le bien-être de son peuple de façon presquinimaginable, un bond vraiment miraculeux. Et ce, malgré l'opposition américaine.
    Sa disparition est une perte non seulement pour le Vénézuela mais pour toute l'Amérique latine.
    Je vous invite à regarder le reportage qui suit. L'auteur a donné la parole aux Vénézuéliens (ce que Mme Bédard n'a pas fait à Damas):

    http://cybersolidaires.typepad.com/ameriques/2006/

    • Michel Brunelle - Inscrit 6 mars 2013 10 h 52

      "Il a fait progresser son peuple (...) malgré l'opposition américaine"... et peut-être un peu grâce aux exportations de pétrole, mettons, dont la moitié est achetée par... les États-Unis.

    • Serge Clement - Inscrit 6 mars 2013 20 h 39

      La journaliste correspondante de Radio CAnada à Caracas Angèle Savino nous offre un son de cloche un peu différent de l'image idéalisé du grand révolutionnaire bolivarien que vous décrivez M. Ricard: elle dit entre autres que l'argent du pétrole a été utilisé dans des proportions infimes à soulager les gens de leur pauvreté, elle infirme votre perception qui veut qu'il ait mis en place des infrastructures durables pour aider la pauvreté, elle dit tout simplement le contraire, elle nous apprend que tout l'entourage proche de Hugo Chavez a largement profité de son pouvoir et de son accès à la richesse du pays; d'une famille pauvre, celle-ci est devenu une grande propriétaire terrien, étant propriétaire de 50 000 acres de terrain. Tout n'est pas qu'intégrité dans son règne mais il faut quand même redonner à César ce qui lui revient. Il a quand même contribué à faire avancer le débat socialiste.

  • Serge Grenier - Inscrit 6 mars 2013 07 h 16

    Une critique ou un compliment ?

    «Hugo Chavez s'est mis à dos le haut clergé, la grande bourgeoisie et les médias privés»

    C'est une critique ou un compliment ?

    Le haut clergé, pouvoir sur les esprits.
    La grande bourgeoisie, pouvoir sur les porte-monnaie.
    Les médias privés, pouvoir sur les opinions.

    Les personnes qui soutiennent ces trois groupes,
    soit en font partie, soit n'ont rien compris...

    • Louise Hurteau - Inscrite 6 mars 2013 07 h 44

      Effectivement, on a qu'à regarder nos voisins du sud pour constater les dommages que ces trois grands axes ont fait à la démocratie.

    • Louis Farzam - Inscrit 6 mars 2013 08 h 43

      En ce qui concerne le Venezuela, le pouvoir sur les opinions appartient aux médias publics socialistes.

      @L. Hurteau
      Pas besoin de regarder si loin.

    • Michel Brunelle - Inscrit 6 mars 2013 16 h 02

      Je vous fais remarquer, M. Grenier, que c'est un média privé qui publie votre opinion à l'effet que les médias privés contrôlent l'opinion. La publication ici de cette opinion est donc la preuve même que vous vous trompez sur ce point.

      Le comprenez-vous, ça ?

  • Gilbert Troutet - Abonné 6 mars 2013 08 h 28

    Un leader éclairé

    Au moins Hugo Chavez a-t-il réussi à nationaliser la principal ressource de son pays : le pétrole. Et on peut dire qu'il a tenté de redistribuer cette richesse dans son propre pays. Sans quoi le pays ressemblerait maintenant à l'Angola ou au Nigeria, où les grandes compagnies pétrolières s'enrichissent aux dépens des populations locales. Voilà pourquoi les États-Unis ont appuyé le renversement de Chavez en 2002. En 1953, le coup d'état de la CIA en Iran avait réussi : voyez les résultats aujourd'hui. Et ce sont les Obama et Harper qui parlent de «droits de la personne».

    Bien certain que ce président de gauche n'était pas aimé du clergé, de la grande bourgeoisie et des médias privés. Comment pourrait-il en être autrement? Il reste qu'il avait la faveur du peuple, on comprend pourquoi.

    Cela dit, l'auteur de l'article embouche les trompettes de la droite quand il parle de «personnages assez douteux, dont Mouammar Kadhafi, Bachar al-Assad et Mahmoud Ahmadinejad». Je rappelle simplement que Khadafi avait fait de son pays un des mieux développés d'Afrique et que l'opposition à Bachar al-Assad est surtout le fait de rebelles armés et de djihadistes, à la solde de l'Arabie saoudite et du Qatar, deux exemples de démocratie il va sans dire.

  • HÉraud LÉMY - Inscrit 6 mars 2013 08 h 36

    Le dictateur est mort!

    Hugo Chavez était un vrai dictateur.Il n'a pas réussi à montrer la voie démocratique à son peuple.Il contôlait la presse et tout passait par lui même les petits détails.Sa famille et lui sont devenus de grands propriétaires terriens.Donc, très très riches, alors que son peuple croupit dans la misère et la crasse.De plus, il n'a pas pu tenir sa langue en bride.Il manquait de la subtilité et de la prudence dans ses décalrations politiques.En conséquence,ce qu'on peut retenir de lui, c'était un homme qui était égal à lui-même.

    • Patrick Boulanger - Abonné 6 mars 2013 10 h 24

      Vous manquez de nuances. Les dictateurs ne se présentent pas à de réelles élections démocratiques pour se faire élire.

    • Maxime Dion - Inscrit 6 mars 2013 11 h 01

      @HÉraud LÉMY

      Il serait intéressant que vous citiez les sources de ce que vous affirmez péremptoirement dans votre commentaire.

    • Micheline Gagnon - Inscrite 6 mars 2013 11 h 49

      Dictateur (Larousse):

      Personne qui, parvenue au pouvoir, gouverne arbitrairement et sans contrôle démocratique: autocrate.

      Personne très autoritaire.

      Ben cou donc, le Canada serait-il une dictature depuis que les Conservateurs sont au pouvoir?

    • Richard Laroche - Inscrit 6 mars 2013 12 h 18

      On devient dictateur le temps de poser les actions pour sauver le pays d'une dictature.