Colombie: faire la paix tout en poursuivant la guerre

Un soldat colombien montait la garde à Miranda, dans le département de Cauca, où les paysans se sont regroupés il y a quelques mois pour expulser les FARC, mais aussi l’armée.
Photo: Agence France-Presse (photo) Luis Robayo Un soldat colombien montait la garde à Miranda, dans le département de Cauca, où les paysans se sont regroupés il y a quelques mois pour expulser les FARC, mais aussi l’armée.

Le 17 octobre débuteront à Oslo, en Norvège, les négociations entre le gouvernement colombien, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et l’Armée de libération nationale (ELN), les deux guérillas les plus anciennes de l’Amérique latine. L’objectif : mettre fin à près d’un demi-siècle de lutte armée qui a fait 250 000 morts et quatre millions de déplacés. Portrait d’une guerre de « basse intensité » et des embûches que comporte une paix éventuelle, car cette nouvelle négociation soulève de nombreuses questions.

9 avril 1948. Jorge Eliecer Gaitan, leader charismatique du Parti libéral et candidat présidentiel, est assassiné à la sortie de son bureau à Bogotá. S’ensuivent des émeutes violentes, le Bogotázo, lesquelles mettent la ville à feu et à sang et inaugurent la période dite de La Violencia (1948-1958). Cette guerre politique fratricide entre les partis conservateur et libéral, par milices interposées, fera plus de 200 000 morts en une décennie. L’affrontement s’étend rapidement à la campagne, où des paysans pauvres, déjà sous le joug de puissants propriétaires terriens, subissent de plein fouet la répression de ces groupes armés.


Cet épisode de l’histoire moderne de la Colombie donnera naissance aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et à l’Armée de libération nationale (ELN). Fondées respectivement en 1964 et en 1967, les FARC et l’ELN symbolisent l’insurrection de ces petits fermiers face à l’imposition souvent violente d’une politique agraire qui les ignore complètement et qui est corollaire de la lutte politique armée que se livrent conservateurs et libéraux. Privés de leurs terres par les grands éleveurs et agriculteurs qui ont la mainmise sur les ressources agricoles, ces paysans se retrouvent condamnés à l’exclusion, au déplacement forcé et à l’arbitraire d’un système de justice indifférent à leurs revendications. Dès lors, la résistance armée leur paraît la seule voie à suivre face à une élite latifundiaire qui perçoit leur présence comme une menace à ses privilèges et à son contrôle des terres.

 

20 000 combattants


De groupuscules, les FARC et l’ELN se transformeront au cours des prochaines décennies en forces insurrectionnelles armées, entraînées et dotées de structures militaires et de lignes de commandement disciplinées (secrétariat, état-major, blocs, fronts, colonnes, escadrons, etc.). De leur fondation jusqu’aux années 2000, les deux groupes en viendront à totaliser plus de 20 000 combattants (environ 20 000 pour les FARC et de 5000 à 8000 pour l’ELN) répartis en plusieurs dizaines de fronts qui leur assureront une présence sur l’ensemble du territoire colombien et constitueront une force de frappe capable de porter des coups douloureux aux forces armées nationales.


Mais leur association avec les narco-trafiquants afin de taxer les exportations de cocaïne pour financer leurs opérations, leur recours à des tactiques violentes et cruelles (enlèvements contre rançon, mines artisanales, recrutement forcé de mineurs, assassinats) doublé d’un non-respect des notions les plus fondamentales du droit international humanitaire dans la conduite de leur guerre éroderont graduellement tout soutien populaire à leur cause.

 

La réponse paramilitaire


Devant les nombreux attentats et enlèvements dont ils sont la cible, les grands propriétaires terriens organisent eux-mêmes leur protection, l’armée colombienne, alors mal formée et mal entraînée, étant incapable de l’assurer. Cette réponse prendra la forme, au milieu des années 1980, de milices « d’autodéfense », en réalité des groupes paramilitaires d’extrême droite qui constituent de véritables armées privées, appuyées tacitement par l’État colombien. Ces milices, d’une violence extrême, se rendront coupables de nombreux massacres de civils depuis leur fondation jusqu’à leur démantèlement « officiel » en 2006 avec l’accord de Ralito. Plusieurs observateurs croient en effet qu’en dépit de cet accord, les groupes paramilitaires ont conservé leur structure et se sont constitués en bandes criminelles, poursuivant leur campagne de terreur.


Élu en 2002, Álvaro Uribe, dont le père a été assassiné par les FARC après le paiement d’une rançon, obtient un mandat populaire clair afin d’en finir militairement avec la guérilla. C’est que les négociations avec les FARC menées par son prédécesseur, Andrès Pastrana, ont échoué tandis que les FARC se sont renforcées militairement. Ce résultat achève de convaincre les Colombiens qu’une solution pacifique au conflit est possible et probable.


Uribe prend les commandes du pays, fort du Plan Colombie négocié par son prédécesseur avec le gouvernement américain après l’échec des pourparlers avec les FARC. Ce plan fait de la Colombie le pays qui reçoit la plus forte aide militaire américaine après l’Égypte et permettra à l’armée colombienne de porter les coups les plus durs à la guérilla depuis des décennies sans toutefois lui donner l’estocade.


Plusieurs commandants importants ainsi que des membres du secrétariat et de l’état-major des FARC, jusque-là considérés comme inattaquables, seront abattus pendant sa présidence. Quoi qu’elle conserve un pouvoir de nuisance non négligeable même amputée de la moitié de ses effectifs, la guérilla n’a jamais été aussi affaiblie militairement. Cette situation de faiblesse relative, combinée à la conviction de nombreux secteurs de la société qu’une solution militaire au conflit est pratiquement impossible, a tracé le chemin aux négociations qui s’amorceront dans quelques jours.

 

Faire la paix


Juan Manuel Santos, en tant que ministre de la Défense du gouvernement Uribe, a supervisé toutes les opérations militaires qui ont conduit à l’affaiblissement des FARC et de l’ELN au cours de la dernière décennie. Alors qu’elles ne sont jamais parvenues à prendre le pouvoir en 40 ans de lutte armée, les FARC et l’ELN doivent abandonner définitivement cette ambition. Une paix négociée de façon sérieuse, visant l’intégration de la guérilla à l’arène politique, serait désormais envisageable. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, que le parcours y menant ne sera pas semé d’embûches.


Car cette nouvelle négociation soulève davantage de questions - qui sont autant de défis - qu’elle ne propose de réponses ou de solutions, du moins à ce stade-ci.


Jusqu’à maintenant, les parties n’ont déclaré aucun cessez-le-feu, ce qui leur permet de continuer à se faire la guerre tout en cherchant les compromis nécessaires à la paix. Ce n’est pas de bon augure. Qu’adviendrait-il si Timochenko, chef actuel des FARC, était abattu lors d’une opération militaire, sort qu’a connu son prédécesseur Alfonso Cano alors qu’il tentait un rapprochement avec le gouvernement colombien ? Les FARC et l’ELN voudraient-elles poursuivre les négociations ou quitter immédiatement la table ?


Comment réconcilier les positions d’une guérilla plus habile à manoeuvrer la dialectique marxiste et dont les chefs sont réputés pour leur entêtement avec celles du gouvernement Santos, fortement imprégnées de la pensée économique néolibérale et défendues par l’élite financière colombienne et internationale ?


Advenant que la guérilla désarme, se démobilise et veuille intégrer la démocratie colombienne en faisant avancer ses idéaux pacifiquement, le gouvernement pourrait-il garantir la sécurité des combattants désarmés afin d’éviter la répétition de l’épisode sanglant de l’Union patriotique ? Ce parti politique instauré dans les années 1980 représentait alors le bras politique des FARC. Ses 3000 membres et sympathisants ont tous été assassinés.


Est-il possible que des combattants, pour la plupart pauvres et analphabètes, puissent réintégrer la vie civile alors qu’ils n’ont connu que la guerre depuis des décennies ? Ces guérilleros se transformeront-ils en criminels et narco-trafiquants, à l’image de leurs anciens adversaires paramilitaires, faute d’emplois ?


Ce sont là des obstacles bien concrets auxquels les parties devront trouver des solutions acceptables pour tous. Dénouer le noeud gordien qu’est cette « guerre sans nom » demandera une immense volonté politique, tant du gouvernement que de la guérilla. S’il réussit, Juan Manuel Santos écrira l’Histoire. S’il échoue, on peut craindre que ce conflit se poursuive jusqu’au dernier homme debout.

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