La justice rattrape Duvalier

Jean-Claude Duvalier entouré de policiers, de gardes du corps et journalistes lors de son arrivée au parquet de Port-au-Prince, hier. Son cas est maintenant entre les mains d’un juge d’instruction. En attendant, l’ancien dictateur est libre.
Photo: Agence France-Presse (photo) Hector Retamal Jean-Claude Duvalier entouré de policiers, de gardes du corps et journalistes lors de son arrivée au parquet de Port-au-Prince, hier. Son cas est maintenant entre les mains d’un juge d’instruction. En attendant, l’ancien dictateur est libre.

Le Devoir en Haïti (Port-au-Prince) — La saga Duvalier se poursuit alors que l'ex-dictateur a été accusé hier de vol, d'abus de pouvoir, de corruption et de détournement de fonds pour avoir volé le trésor public en 1986 lorsqu'il a dû quitter le pouvoir. Jean-Claude Duvalier demeure libre pour l'instant, mais son cas est maintenant entre les mains d'un juge d'instruction qui devra étudier les preuves pour déterminer s'il y aura procès. Cette procédure pourrait durer trois mois.

À sa sortie du parquet, en fin d'après-midi hier, M. Duvalier n'a commenté aucune de ces accusations et est plutôt rentré au chic hôtel Karibe, où il loge, dans un convoi escorté par des soldats de la Mission des nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) et des agents de la police nationale.

M. Duvalier, qui s'était autoproclamé «président à vie» durant son règne de 1971 à 1986, est sorti de son interrogatoire dans une bousculade monstre, entouré de journalistes et de photographes qui le bombardaient de questions. Celui qu'on surnomme «Bébé Doc» n'a pas bronché. Le teint livide, les yeux fixant droit devant lui, il a avancé, tel un zombie, sans prononcer un mot.

«Libérez Duvalier, arrêtez Préval!» Sous les cris d'encouragements de quelques centaines de manifestants, M. Duvalier est monté dans l'une des voitures du convoi, qui s'est aussitôt mis en branle. Celui-ci a été pris en chasse par des partisans et des reporters qui ont dû savamment éviter quelques pneus en feu et des manifestants agités. De part et d'autre de la route du Canapé vert qui mène à Pétionville, des Haïtiens criaient et agitaient les mains à la vue du convoi.

À son arrivée à l'hôtel Karibe, M. Duvalier a été escorté à l'intérieur et les forces de l'ordre ont été déjouées par certains journalistes qui ont pu s'immiscer à l'intérieur. Là encore, dans la cohue et les flashs des caméras qui fusaient de toutes parts, l'ex-président est demeuré de glace, sans mot dire. Il a disparu par une petite porte au fond d'une salle. Non loin de là, un buffet privé se préparait pour des gens de l'hôtel, mais aussi des amis de M. Duvalier et de sa femme.

Procès ou pas?

Plus tôt dans l'après-midi, les spéculations allaient bon train lors de l'interrogatoire de M. Duvalier. Interceptés alors qu'ils sortaient de la salle d'audience où les journalistes n'étaient pas admis, des membres du Parti unité nationale (PUN) de Duvalier n'avaient que très peu à dire aux journalistes. L'avocate Mona Bernadeau, candidate au Sénat pour le parti de Duvalier, avait nié que «Bébé Doc» avait été arrêté. «Ce n'est pas une arrestation. Alors, on ne peut pas parler de libération. M. Duvalier est dans son pays et il a le droit d'y être», a-t-elle dit. L'ancien président n'était effectivement pas menotté lorsqu'il a été emmené et il a été transporté au palais de justice dans une voiture banalisée.

Les avocats en soutien à M. Duvalier ont allégué que le délai de prescription pour enregistrer une plainte, qui est notamment de 10 ans en matière criminelle, était déjà passé, «Bébé Doc» ayant passé 25 ans en exil en France.

Selon Michèle Montas, une journaliste haïtienne et ancienne porte-parole de Ban Ki-moon aux Nations unies, il y aurait eu deux plaintes valides pour détournement de fonds, dans les délais prescrits. «Et autant que je sache, pour ce qui est des crimes commis pour avoir violé les droits de la personne, Haïti est signataire de la Convention interaméricaine des droits de l'Homme. Mais il appartient au procureur de la République de prendre la décision de l'accuser ou pas», a dit Mme Montas, qui est la veuve du célèbre journaliste Jean Dominique, qui a lutté férocement contre la dictature et qui a été assassiné en 2000.

Elle a expliqué à la radio haïtienne qu'elle porterait plainte dans les prochains jours, notamment sur la torture et l'exil auxquels elle et plusieurs journalistes ont été contraints à l'époque où Duvalier régnait en maître et roi.

Durant les années Duvalier, les tortures et les exécutions ont été monnaie courante. Une milice paramilitaire, les tontons macoutes, a joué un rôle prépondérant dans la répression des journalistes et des militants des droits de la personne. «Bébé Doc» avait fini par fuir le pays devant le soulèvement populaire qui avait été réprimé dans le sang et la violence.

«Après Dieu, c'est lui»

Hier matin, des journalistes et quelques partisans ont fait le pied de grue devant l'hôtel Karibe dans l'attente d'une conférence de presse qui devait y avoir lieu. Au lieu de cela, des avocats, commissaires de la police et du gouvernement et un juge de paix se sont présentés tour à tour à l'entrée de l'hôtel sans faire de déclaration.

Un peu avant midi, M. Duvalier est finalement descendu dans un escalier à aire ouverte. À côté de sa femme tout sourire, il a alors salué la foule en forçant un sourire, ce qui avait semé la confusion sur la question de son arrestation.

«Duvalier a tout fait pour nous. Après le Bon Dieu, c'est lui», a soutenu Pauline Leclerc à la sortie de l'hôtel Karibe. «Il nous a donné du travail», a indiqué pour sa part un maître d'hôtel, qui voit d'un bon oeil le retour de «Bébé Doc». «Avec lui, l'agriculture c'était bon et on a besoin de ça.»

Un tel événement n'arrive pas souvent, ont reconnu plusieurs journalistes haïtiens. Claude Gilles, président du Centre opérationnel des médias, a indiqué que si le gouvernement a tardé à réagir, c'est qu'il était désorganisé. «En arrivant à l'aéroport, Duvalier a surpris tout le monde, y compris le gouvernement. [Celui-ci] n'a pas pu faire autrement que de donner des instructions pour au moins garantir la sécurité, mais il ne pouvait procéder à son arrestation», a-t-il expliqué.

Une conférence de presse devrait avoir lieu en début d'après-midi.

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